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Nos erreurs et les émeutes en prison

Publié le 27 août 2013 par Raymond Viger

Le sport en prison

Par définition, la prison rassemble des personnes qui ont perdu. Mais il reste encore un lieu, au pénitencier, où les hommes (et les femmes) peuvent encore vivre des heures de gloire, et il s’agit du terrain de sport. On est très athlétique en prison.

Les compétitions de balle molle viennent de se terminer. Mon ami est enfermé depuis 20 ans et il manque une pièce à son corps, à la suite d’une fusillade avec des policiers (je ne dirai pas quelle pièce, pour ne pas qu’on puisse l’identifier). Je tombe sur lui dans la cour.

«Tu m’as regardé lancer?» me demande-t-il.

Je lui mens: «Oui, tu étais brillant.»

«Il y avait du mouvement dans ma balle, eh?»

«C’est sûr. Ils ne pouvaient te battre.»

Il a un grand sourire. «Je suis le roi!» Et il s’en va en sifflotant.

Quelques minutes plus tard, je tombe sur le capitaine de l’équipe perdante et grand favori des finales de balle molle. Il soulève des poids, furieusement.

«Désolé», lui dis-je.

«Tu as vu?»

«Un peu.» En réalité, je lisais mon roman d’espionnage dans un autre coin de la cour. Les gradins, autour de notre terrain négligé et poussiéreux, étaient remplis.

«Je me suis laissé aller, dit-il, essoufflé, entre les premiers matchs et les finales.»

J’acquiesce: «Tu avais perdu le rythme.»

«Oui, Colin, exactement. Nous gagnons toujours. L’année dernière, l’année d’avant. Je suis le roi!»

J’approuve et je me sauve en direction d’un coin de la cour où je pourrai continuer de lire mon roman d’espionnage.

Une émeute en prison

Je me souviens d’un matin d’août brumeux, en 1990, dans une autre prison. C’était durant les demi-finales de balle molle. Un détenu fut poignardé pendant la partie. Il faisait chaud et humide, nous en étions à la dernière manche et le compte était égal, lorsque l’alarme retentit et qu’on nous ordonna, par haut-parleurs, de retourner immédiatement à nos cellules.

Mais la partie continua et les détenus huaient les gardes. Alors que le soleil se couchait derrière la clôture, derrière le marbre, les joueurs frustrés mettaient le feu aux poubelles. La partie était terminée, mais des douzaines de détenus refusaient de retourner vers leurs blocs cellulaires.

De mon côté, j’étais retourné vers ma cellule et je sommeillais sur ma paillasse, à 2 heures du matin, lorsque j’ai entendu le bruit sourd des grenades lacrymogènes tirées par des fusils militaires, qui me parvenait du terrain de balle et résonnait jusque dans le petit poulailler qui me sert de cellule.

À cause de cette émeute, je n’ai pas eu accès à la bibliothèque durant des mois. Mais on a permis aux camions de la télé de stationner juste à l’extérieur des clôtures. Ça m’a donné quelque chose à regarder à l’écran, pendant quelque temps; des images prises dans la brume d’une journée humide et les nuages de gaz lacrymogène; des images de vie vacillantes sur un terrain de balle molle, éclairant faiblement une sombre nuit de prison.

Référence au film Gorilles dans la brume (1988), dans lequel Diane Fossey raconte ses 13 années de vie et de recherches au sein d’une communauté de gorilles de montagne, ainsi que son combat en faveur de cette espèce.

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