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Ayat ayat cinta (les versets de l'amour) : l'islam a l'eau de rose en indonesie

Publié le 21 avril 2008 par Fouchardphotographe @fouchardphoto

Lorsqu'elle a vu arriver le film Ayat-Ayat Cinta - en franais, "Les Versets de l'amour" -, Lisabona Rahman, critique de cinema de son etat, s'est dit : "Bon, jusqu'ici je m'occupais du diable, maintenant on passe a Dieu." Indonesienne moderne et intellectuelle, la trentaine confiante, Lisabona Rahman se desolait de devoir passer en revue tant de films d'horreur produits dans son pays. Les Indonesiens aiment ce genre de cinema, une sorte de specialite locale. "C'est parce qu'ils croient aux fantomes", avance, en guise d'explication, Karan Mahtani, coproducteur de films a MD Pictures, a Jakarta, qui en a fait tourner un certain nombre. Le succes phenomenal d'Ayat-Ayat Cinta, dechirante histoire d'amour sur fond de profonde piete musulmane, produit par MD Pictures, n'en est que plus remarquable. Cinq semaines apres sa sortie en salles, le 28 fevrier, 3,6 millions de spectateurs avaient deja vu le film, qui continue d'attirer un public varie dans les cinemas de Jakarta. Un record : Titanic, qui fait figure de reference en la matiere, est enfonce. Le president de la Republique, Susilo Bambang Yudhoyono, dit "SBY", un ancien general qui en a pourtant vu d'autres, est sorti du film la larme a l'oeil, accompagne de toute une brochette d'ambassadeurs invites a s'emouvoir avec lui. C'est Love Story version islamique. Beau, pieux et sympathique, Fahri, le heros indonesien, est etudiant au Caire. Quatre ravissantes jeunes femmes sont amoureuses de lui, dont une chretienne copte, Maria. Il choisit Aisha, Turque d'Allemagne aux yeux de braise derriere son voile, qu'il epouse. Maria est ravagee par le chagrin. Un jour, Fahri et Maria viennent en aide a une jeune Egyptienne battue par son mari. Furieux, le mari ordonne a sa femme d'accuser Fahri de viol et tente de supprimer la seule personne qui sait que c'est faux, Maria, en la faisant renverser par une voiture. Fahri est arrete, Maria dans le coma. Fahri est condamne a mort. Aisha realise que la seule personne qui peut le sauver est Maria, mais pour cela il faut la sortir du coma. Aisha convainc Fahri de prendre Maria comme seconde epouse. Il obtient, miraculeusement, le droit de sortir pour voir Maria a l'hopital. Maria l'entend, sort du coma, se convertit a l'islam, vient temoigner pour innocenter Fahri. Libere, Fahri se retrouve, contraint et force, avec deux femmes. Les Versets de l'amour est tire d'un livre publie en 2003, un best-seller qui en est a sa trentieme reedition. Son auteur, l'Indonesien Habiburrahman El-Shirazy, est un homme tres religieux. "Par exemple, il ne serre pas la main des femmes", releve Karan Mahtani, lui-meme hindou, comme les patrons de sa maison de production, le pere et le fils pendjabi. C'est a eux que l'auteur, tres sollicite mais pas sectaire, a choisi de vendre les droits cinematographiques : "Il a eu un bon feeling avec nous." De fait, le scenario est fidele au livre, hormis la fin, ou des scenes de la vie conjugale dans le jeune menage polygame ont ete ajoutees, "pour divertir les spectateurs", precise le coproducteur. Il n'est pas tout a fait sur que le but ait ete atteint. Le film a ete bien accueilli par la critique indonesienne, qui y a vu une illustration de l'islam ouvert et genereux, au moment meme ou Jakarta decidait d'interdire Fitna, le film anti-islamique du Neerlandais Geert Wilders, allant jusqu'a bloquer des sites comme YouTube pour empecher sa diffusion sur Internet. Ayat-Ayat Cinta, c'est un peu l'anti-Fitna. Une sorte d'antidote, aussi, a l'image negative du musulman de l'apres-11-Septembre : une scene dans le metro du Caire, ou Fahri prend la defense de deux Americaines prises a partie et traitees d'infideles par un bigot local, est a cet egard eloquente. Traditionnellement, l'islam du Sud-Est asiatique est plus ouvert que celui du Moyen-Orient, et les Indonesiens sont fiers de voir leur cinema refleter ce courant. "C'est plus gratifiant que les films d'horreur", reconnait le coproducteur. Certains musulmans progressistes cependant, intellectuels et feministes en particulier, n'ont rien trouve de "divertissant" dans l'image de la femme projetee par le film, et encore moins dans le romantisme des scenes de polygamie. La polygamie est un sujet tres controverse en Indonesie, pays musulman le plus peuple du monde, ou les femmes opposent une resistance tenace au conservatisme islamique. C'est le premier vrai film religieux populaire produit en Indonesie, et, visiblement, il y a la un filon. Le realisateur, Hanung Bramantyo, en prepare deux autres. Son film, dit Lisabona Rahman, "a capte une tendance qui existait deja dans la societe". Cette tendance, le chercheur Noorhaidi Hasan, de l'universite islamique de Yogyakarta, a Java, l'appelle "la montee de la piete". C'est une tendance lourde mais pacifique, differente du fondamentalisme moyen-oriental, qui seduit les classes moyennes, sous forme de preches de masse dans des hotels 5 etoiles, d'emissions populaires a la television, de livres pratiques sur la vie quotidienne. Et de belles histoires d'amour.

www.lemonde.fr - Sylvie KAUFFMANN


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