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"De la frontière" d'Oskar Freysinger

Publié le 07 septembre 2013 par Francisrichard @francisrichard

"Adolescent je rêvais d'un monde sans frontières, d'espaces illimités, de liberté absolue."

L'essai d'Oskar Freysinger commence par cette phrase, que beaucoup de gens peuvent reprendre à leur compte et qui est l'expression romantique d'un déni de réalité propre à la jeunesse. Faut-il pour autant renoncer à la liberté parce que dans la vraie vie il y a partout des limites?

Un poème de Rainer Maria Rilke sur une panthère enfermée dans une cage du Jardin des Plantes de Paris lui fait tout d'abord prendre conscience que "ce n'est que lorsque les murs intérieurs tombent que ceux du monde réel perdent leur pouvoir de confinement".

Il se rend compte alors que ce ne sont pas les frontières au niveau des peuples, les limites au niveau des individus ("L'individualisme [...], base ne nos sociétés libres, qu'on sacrifie peu à peu") qui posent problème, mais leur définition et leur gestion par l'homme. Car une frontière ou une limite bien définie peut à la fois jouer le rôle d'une barrière de protection et être un lieu de passage.

Il en est ainsi de la limite entre l'homme et la femme que d'aucuns voudraient affacer parce que cela fait genre. Il en est ainsi de la "frontière qui définit un espace de liberté et de sécurité, un espace de Droit".

Alors qu'il est de bon ton aujourd'hui de plaider pour la diversité biologique et la diversité culturelle (où le contenu se réduit de plus en plus souvent à la forme), Oskar Freysinger plaide pour la diversité politique:

"Malgré tous les garde-fous un pouvoir éloigné des citoyens, forcément abstrait parce que planétaire, ne peut être que déshumanisant malgré toute la bonne volonté éventuelle de ses détenteurs. Il lui manque l'épreuvede la proximité, les garde-fous de la responsabilité partagée, l'ancrage dans une histoire et une culture."

Il y a un lien de cause à effet entre frontière, ou limite, et sécurité, sans laquelle il n'est pas de liberté. Oskar Freysinger ajoute:

"Sans espace défini autour d'un espace émotionnel, il n'est pas de racines et d'identité non plus!"

C'est pourquoi il s'en prend à ceux qui veulent abolir les frontières:

"Tant la gauche collectiviste et internationaliste que la droite néo-libérale prétendent faire le bonheur de l'homme par la contrainte. Les socialistes le situant dans l'égalitarisme le plus total, les autres dans la soumission à l'efficacité économique."

Le qualificatif "néo-libéral" est de trop et contradictoire d'ailleurs avec le terme de contrainte. En fait, l'auteur s'en prend aux mondialistes - Michel de Poncins fait la lumineuse distinction entre mondialisme et mondialisation -, à ces capitalistes de connivence, qui composent avec les puissants du moment, ou les achètent, et qui sont tout sauf des libéraux.

Face à ces deux courants convergents, il oppose ceux qu'il appelle les "conservateurs", "ceux qui se réfèrent à des valeurs immuables et qui proposent aux pions que sont devenus les humains un dernier espace de liberté d'essence spirituelle":

"Etre de quelque part vous évite non seulement de sombrer dans un grand grand n'importe quoi qui n'engage à rien et ne retient rien, ça crée des liens indestructibles qui transcendent le réel et vous relient à un univers situé au-delà des limites imposées par la matière."

Faire le vide "sur le plan de l'horizontalité, dans laquelle s'inscrit l'axe espace-temps", n'a pas un effet plus heureux que sur le plan de la verticalité:

"En y éliminant les frontières, on tue la notion même de quête, de dépassement. Tout cela en sacrifiant les liens étroits tissés grâce à une histoire, une culture, des valeurs communes intégrant de manière prudente et progressive les semences venues d'ailleurs. Cette histoire nous a permis de nous émanciper de la loi du plus fort, de dompter le pouvoir en le fractionnant, de créer un système collectif où le respecr de la dignité du plus faible donne la mesure du niveau de civilisation atteint. Les frontières de l'Etat de droit ne protègent pas tant le collectif que le faible du plus fort. Car ce qui nous interdit de prendre le contrôle de l'autre, c'est une frontière. Ce qui empêche le grand de manger le petit, c'est la limite. Ce qui garantit l'intimité, c'est une barrière."

Dites-moi où, n'en quel pays le pouvoir est ainsi fractionné, la dignité du plus faible autant respectée? Ne cherchez pas, c'est en Suisse.

Oskar Freysinger montre quel symbole métaphysique représente le drapeau national de ce petit pays:

"La croix suisse est un symbole d'équilibre entre le spirituel et le matériel, le haut et le bas, le pouvoir central et la périphérie, le collectif et l'individuel. Le drapeau suisse est d'ailleurs le seul drapeau national carré et non pas rectangulaire. C'est dire. Or, ce symbole lourd de sens représentant un contrat social unique au monde, il a bien fallu lui donner des frontières géographiques pour l'ancrer dans le réel."

Quelles frontières? Oskar Freysinger évoque l'image des murs des parcelles de vigne "qui ornent les abords du Léman et les coteaux ensoleillés du Valais".

Qu'ont -elles de particulier?

"Leur solidité, ces murs à sec, ces micro-frontières les doivent au fait que les pierres les constituant reposent les unes sur les autres, librement, sans qu'un vulgaire ciment ne doivent en garantir la cohésion. Or, si ces murs, dont certains ont des centaines d'années, résistent toujours aux intempéries ainsi qu'aux dégâts du gel et du dégel, c'est précisément en raison de l'absence d'un ciment qui en colmaterait les interstices. En l'absence de ce liant, l'eau peut s'évacuer librement, ce qui permet d'éviter que le gel fissure peu à peu la substance des murailles et provoque, à terme, leur effondrement."

Il poursuit:

"A l'image du pays alentour, les murs à sec des vignes tirent leur pérennité d'un savant alliage de solidité et d'ouverture contrôlée. L'eau, fluide de la vie, passe au travers d'eux pour irriguer les parcelles d'en-dessous, d'un étage à l'autre; quant aux murs, ils retiennent le terreau dans lequel les ceps plongent leurs racines profondes, pour offrir des vendanges gorgées d'un soleil généreux et pétries du goût inimitable du terroir."

Il conclut:

"La société suisse a un rapport semblable avec ses frontières, qu'elle a toujours voulues protectrices et ouvertes en même temps."

Les frontières suisses ne transforment pas le pays en prison, elles évitent le chaos (du communautarisme par exemple qui élève des frontières intérieures opaques). Elles protègent sans exclure et retiennent sans enfermer.

Puissent les citoyens suisses, sur les épaules desquels repose l'Etat que délimitent ces frontières, se soutenir mutuellement comme "les pierres des murs à sec", et ne pas faillir. Sinon ce serait tout l'édifice qui serait menacé d'effondrement.

C'est le souhait qu'exprime Oskar Freysinger dans cet essai, qu'il faudrait citer in extenso, tant il est dense. Autant donc en faire l'acquisition et nourrir ses réflexions des siennes sur un sujet qu'il ne faudrait pas traiter à la légère. Ce qui ne gâte rien, en l'acquerrant, il y aura aussi le plaisir de lire cet écrivain qu'on ignore trop souvent, avec dédain.

Francis Richard

De la frontière, Oskar Freysinger, 80 pages, Xenia


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