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Sarkozy ! Sors de ce corps !

Publié le 30 septembre 2013 par Ep2c @jeanclp

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L’information n’a pas tout à fait les caractères d’un scoop ; elle me semble toutefois mériter d’être reprise ici.

Plus de 550 chercheurs en sciences sociales viennent de créer un collectif pour armer les citoyen-ne-s. Baptisée Champ libre aux sciences sociales, l’association appelle à un soulèvement général. Son co-coordinateur, sociologue à l’université de Picardie, Willy Pelletier, explique les raisons et les objectifs de cette mobilisation d’envergure.

Vous venez de créer une nouvelle structure, Champ libre aux sciences sociales , un grand collectif d’intellectuels critiques. Quel est le sens de cette mobilisation en sciences sociales?

Willy Pelletier.C’est une association indépendante, parallèle à la Fondation Copernic, Attac, les Économistes atterrés: il s’agit pour les ethnologues, les sociologues, les historiens de se déterrer de l’amoncellement de clichés qui rendent les sciences sociales ennuyeuses ou inaudibles. Les sciences sociales sont, comme dirait Nietzsche, un «gai savoir», leurs acquis permettent de rire des puissants et des mécanismes par lesquels ils dominent. Elles révèlent que ce que l’histoire a fait, l’histoire le défera. Les résultats de nos enquêtes ne sont pas des idées mortes coincées dans des livres mais des idées forces, des forces de subversion.

(…)

Pour nous, avoir accès aux sciences sociales, ce n’est pas écouter passivement des chercheurs qui doctement livrent des paroles d’autorité. Notre objectif n’est ni d’évangéliser les masses ni de réaliser des numéros de cirque sur les plateaux télévisés! Nous souhaitons engager des rencontres partout en France, dans les locaux syndicaux, les librairies, les universités, les salles des fêtes, les MJC, les «quartiers», avec tous ceux qui ne sont pas satisfaits du monde tel qu’il va. Car la plupart du temps, en sont satisfaits ceux qu’avantage la distribution des pouvoirs (économiques, symboliques, politiques). Or ceux-là n’ont pas la science de leur côté! Les résultats des sciences sociales mettent en question leur domination, ainsi que les rationalisations et les justifications qu’ils en font. Nous voulons déclencher un dialogue avec les citoyennes et les citoyens les plus ordinaires, des syndicalistes, des politiques, des élu-e-s de tous niveaux, non pas pour reproduire un rapport enseignant-enseignés mais pour qu’ils s’approprient, selon leurs besoins et de façon critique, les outils des sciences sociales.

 (…)

La connaissance est une arme, parce qu’avec des torrents de chiffres (pourtant contestables), ils s’emploient à diffuser l’idée que les chômeurs sont assistés, les pauvres ne veulent pas travailler, les salariés sont des coûts, les immigrés des problèmes… Nous, nous entendons exposer qu’il s’agit là de croyances collectives, qui tiennent à la formation des élites libérales d’État. Même si, obligés d’intérioriser ce prêt-à-penser libéral, beaucoup s’imaginent qu’il s’agit d’une vérité. L’objet de Champ libre aux sciences sociales est, sous ce rapport, de nous libérer de cette idéologie libérale en indiquant comment elle a été construite comme évidence partagée parmi les dominants, et quels intérêts elle sert. Nous voulons aussi préciser qui l’impose: cette noblesse libérale, intouchable, qui ne cesse de circuler entre cabinets ministériels et directions du CAC 40. Les sciences sociales révèlent combien ce groupe est refermé sur lui-même et se reproduit: ils ne connaissent aucun ouvrier, chômeur, profession intermédiaire, leurs enfants peuplent des écoles privées réputées et accèdent via l’entregent familial aux meilleurs postes… Ils décident de nos vies, sans avoir aucune conscience des souffrances et des malheurs qu’ils produisent. Leur monde n’est pas le nôtre. Par contre, leur mépris social est immense.

(…) la plupart s’endorment paisiblement, considérant avoir bien travaillé. Car les évidences qu’ils ont intégrées dans ces business schools que sont devenues l’ENA, Sciences-Po et même Polytechnique, cumulées maintenant avec HEC ou l’Essec, constitue, pour eux, une pensée ordinaire… Tout leur milieu communie d’ailleurs dans cette croyance, donc l’évidence libérale devient parmi eux si prégnante qu’ils affichent cet air ravi, qu’on a vu chez François Hollande dans Capital sur M6, alors qu’on avait tous envie de hurler: «Sarkozy sort de ce corps!» Tout comme, nous, à l’université, avons envie de crier à Fioraso: «Pécresse sort de ce corps!»

Les sciences sociales sont-elles par définition critiques et politiques?

Willy Pelletier. Oui, c’est la première leçon de Durkheim: pour travailler sur un domaine, les sciences sociales sont confrontées à ce que Durkheim nomme «du sens commun», c’est-à-dire des significations partagées, fossilisées, durcies, coercitives, qui ne sont jamais questionnées. Le chercheur doit se distancier du sens commun pour commencer à réfléchir (notamment, grâce aux statistiques..) en même temps qu’il va prendre ce sens commun comme objet d’étude (sa formation, sa diffusion, ses effets). Par exemple, tant de représentations stipulent que les femmes seraient par nature sensibles, fragiles, douces, maternelles, donc vouées aux tâches domestiques… La sociologie du genre expose quels mécanismes corsettent femmes et hommes dans des rôles en concordance avec cette croyance et comment on les culpabilise si elles s’en écartent dans les familles, à l’école, tout au long de l’existence! Bourdieu avait raison: les leçons de sociologie sont leçons de liberté.

Le Manifeste 

La connaissance libère. De l’association Champ libre aux sciences sociales. Éditions du Croquant/La Dispute, 64 pages, 5euros

Publié le 13juin dernier, le manifeste du collectif Champ libre aux sciences sociales se veut être le «pendant» du travail des Économistes atterrés, mais dans les domaines de l’histoire, de la sociologie et de l’ethnologie. Intitulé La connaissance libère, l’ouvrage est composé de trois parties: la première, «Les sciences sociales arment la critique», déconstruit toutes les formes de domination, la deuxième, «Les raisons de la colère», revient sur le contexte politique et social de cette mobilisation, la dernière, «Contre-attaque», développe les engagements de ce combat collectif. Partant du principe que les sciences sociales sont aujourd’hui plus que jamais nécessaires pour comprendre et faire face aux crises économiques, sociales et politiques, les chercheurs se mobilisent pour engager des rencontres et des dialogues partout en France. Parce que «ce sont les sciences sociales qui produisent les diagnostics les plus réalistes, les critiques les plus affûtées, les armes les plus efficaces», défendent-ils, contre l’idéologie libérale, décideurs et experts partisans du statu quo et de la politique du pire, qui veulent les faire taire.

     © Anna Musso publié dans l’Humanité, 5 juillet 2013.


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