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Niais 68

Publié le 03 mai 2008 par Roman Bernard
Ah, le joli mois de mai, le muguet, les fêtes chrétiennes dont plus personne ne connaît le sens, les « ponts », le soleil et la chaleur qui reviennent, et avec eux la nature qui renaît.
Les Conventionnels, lorsqu'ils établirent leur fameux calendrier révolutionnaire dont l'évocation fait encore retentir jusqu'à nous l'assourdissant vacarme de Thermidor, Germinal, Vendémiaire et Brumaire, séparèrent le « mois de Marie » entre Floréal, mois de l'épanouissement des fleurs, et Prairial, celui de la fécondité des prairies. Ils donnèrent par ailleurs des noms à chaque jour, s'accordant avec la faune et la flore relatives à chaque période de l'année. Évidemment, les jours de Floréal et Prairial furent gratifiés de noms des plantes les plus luxuriantes.
Le mois de mai, dans les calendriers grégorien comme républicain, est synonyme de fertilité, de fécondité, de vitalité, de vivacité. On se demande donc pourquoi, dans un seul pays du monde, ce mois est depuis quarante ans l'occasion d'une étrange commémoration du même événement surranné, en particulier lors des années en « 8 ». On revient dans les médias sur la « légende » de « Dany le Rouge », la jouissance nécessairement sans entrave, le réalisme évident qu'il y a à demander l'impossible, la chienlit qui est bien De Gaulle, hein, pas les étudiants, la plage sous les pavés une fois que l'on a descellés ceux-ci pour les lancer sur des CRS forcément SS, la légitime interdiction d'interdire, les Juifs allemands que nous sommes bien évidemment tous, etc. Si Mai 68 a jamais été un véritable mouvement révolutionnaire, ce dont il est permis de douter, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il est devenu l'objet d'un culte qui n'a d'anticonformiste et de libérateur que les slogans (et encore).
J'avais écrit l'an dernier que la seule chose que l'on pouvait mettre à l'actif de Mai 68, c'était d'avoir fait apparaître au grand jour l'intolérance et le sectarisme de ses meneurs, qui opposaient à la figure du général de Gaulle, homme du 18-Juin, de la Libération, de la Ve République, de la décolonisation, des Accords d'Évian, celles de dictateurs communistes. On aurait dû savoir à qui on avait affaire. Mais comment appréhender un mouvement dont la finalité résidait dans la destruction de l'autorité sous toutes ses formes : État, Nation, Armée, Église, Famille, Parti, Syndicat, Police, Justice ? La mièvrerie guimauvesque des mots de désordre de Mai 68 n'appelait à rien d'autre qu'à la mort du pouvoir, et notamment du pouvoir politique. Le désastre représenté par Mai 68 résulte donc moins de ce qu'il a fait que de ce qu'il a défait.
On aurait tort, toutefois, de vouloir « liquider » l'héritage de Mai 68, comme se proposait de le faire Nicolas Sarkozy dans son discours à Bercy, lors de la dernière ligne droite de la campagne présidentielle. Pas parce que, ce que nous martèlent ses défenseurs, Mai 68 aurait signifié la fin d'une société dure à sa jeunesse. La France des années 1960, où régnait le plein-emploi, notamment celui des jeunes, était certainement plus douce à ses enfants que la société française actuelle, qui, dominée qu'elle est par des soixante-huitards dont on attend impatiemment qu'ils cèdent enfin la place, est le lieu d'une formidable reproduction sociale, et cela au nom de l'égalité : le nivellement par le bas du baccalauréat et des études universitaires a laissé les enfants de la bourgeoisie maîtres d'une société où l'ambition, la réussite, l'excellence, qui seules pourraient remettre en cause cet état de fait, sont impitoyablement découragées. On ne saurait donc liquider un héritage insaisissable.
Mai 68 n'a été qu'un écho français à un mouvement panoccidental annonciateur de l'avènement d'un désordre nouveau, dont on ne sait pas encore s'il emportera une civilisation plusieurs fois millénaire, héritière de Jérusalem, d'Athènes et de Rome.
On peut, comme Versac trahissant là sa parenté avec Patrick Devedjian et son franc-parler légendaire, demander que l'on cesse de nous « bassiner » avec Mai 68. Dire, comme le fait un Ivan Rioufol qui a coutume d'être plus corrosif, qu'on lui fait « trop d'honneur ». Ce serait toutefois une ultime victoire de Mai 68 que de le réduire à son insignifiance, ou plutôt de ne pas prendre au sérieux le poids colossal de niaiserie qui a écrasé la société française avec son avènement. Dans la blogosphère, seul le magistrat Philippe Bilger me semble avoir traité de manière globale un phénomène que, contrairement à moi qui suis né quinze ans plus tard, il a bien connu. C'est d'ailleurs cette démarche qui est louable, celle d'un homme qui avoue à demi-mot avoir espéré le « changement » censé advenir avec Mai 68, et constate quarante ans plus tard la catastrophe sociale qu'il a provoquée. Ce n'est pas de ma génération qui se satisfait des contestables apports de Mai 68 et rêve de suivre l'exemple de ses glorieux aînés qu'il faut attendre un quelconque Contre-Mai 68, mais de ces baby-boomers qui finiront bien un jour par nous transmettre les rênes usées de la société française. Sans leur demander d'abjurer leur foi et leurs illusions d'une époque où l'on croyait confusément qu'abattre le pouvoir et l'autorité préparerait le règne de la liberté, on est en droit de demander des comptes à une génération qui, tout en se cramponnant au pouvoir comme elle l'a fait, a dilapidé une bonne part de l'immense héritage que la société d'après-guerre lui avait légué.
Les journalistes du Monde sont peu inspirés de dire à leurs lecteurs que la pensée anti-Mai 68 s'épuise. Qui ne s'épuiserait pas à rappeler, en vain, que la sélection démocratique est le seul moyen d'éviter la cooptation bourgeoise ? Que l'autorité de l'État est le seul rempart contre la tyrannie du marché ? Que l'appartenance à une nation est préférable au repli communautaire ? Que le patriotisme n'est en rien contraire à l'internationalisme ? Que le centralisme jacobin a moins été source d'uniformité que d'égalité ? Que l'enfermement des délinquants et des criminels est préférable au laxisme judiciaire ? Que le monopole de la violence physique légitime de la police préserve la paix sociale ? Qu'on fait mieux avancer la noble cause des droits de l'homme en disposant d'armées crédibles, plutôt qu'en se complaisant dans une posture moralisante ? Que la reconnaissance de la nécessité de la libéralisation des mœurs de l'époque n'interdit pas de s'interroger en parallèle sur le nombre alarmant des divorces et des avortements, depuis ? Sur la faiblesse préoccupante de la démographie occidentale ? Que la déchristianisation de la société ne nous oblige en rien à renier l'importance prépondérante de l'Église dans la formation de notre culture ? Que, pour aliénant qu'il puisse être, le travail seul permet l'épanouissement de l'individu ? Que tout n'est pas culture, tout n'est pas art ?
Autant de batailles idéologiques qui ne seront possibles que quand les dépositaires du prétendu héritage de Mai 68 auront accepté de briser les tables de l'anti-loi gravées il y a quarante ans par des manifestants insouciants. Ils libéreront ainsi leurs cadets d'une inutile tutelle. 2008 est une nouvelle fois l'occasion du sauvetage désespéré d'un mouvement dont on sait à présent qu'il n'a fait avancer ni le monde ni l'homme. La question est maintenant de savoir qui, dans l'ordre politique, intellectuel, médiatique, aura enfin le courage de siffler la fin de la récréation.
Roman Bernard

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