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La destinée idiote du vol 173

Publié le 22 mars 2008 par H16

Une fois n'est pas coutume, ce billet se passera non pas en mars 2008, mais il y a quasiment trente ans de cela, en décembre 1978. C'est l'histoire du vol 173 d'United Airlines, qui, comme vous vous en doutez sans doute et comme la plupart des anecdotes relatées sur ce blog, se termine mal, cynisme oblige.

En ce 28 décembre 1978, vers 17h00, l'appareil arrive en vue de l'aéroport de Portland ; les apéritifs ont été servis aux passagers qui, dans le calme feutré du DC8, attendent tranquillement l'arrivée imminente de leur aéronef. Le temps est correct et les cacahouètes pas trop salées. L'avion est aligné avec la piste et commence ses préparatifs pour se poser ; les pilotes enclenchent la sortie du train d'atterrissage. Mais, au lieu des sons habituels de déploiement et de blocage des roues, ils entendent un bruit sourd et rapide accompagné de brèves vibrations. Le témoin de sortie du train avant s'est allumé, mais pas celui du train principal.

A ce moment, il leur reste un peu plus d'une heure de carburant.

Les pilotes informent la tour de contrôle de leur souci, et font une série de tours au dessus de l'aéroport. Pendant une demi-heure et, si ce n'est dans la décontraction, au moins dans le plus grand calme, l'équipe de bord procède avec méthode aux vérifications d'usage qui montrent que le train, finalement, semble correctement sorti, bien que le voyant indique obstinément le contraire. Pendant ce temps, les hôtesses ramassent les cacahouètes et préparent les passagers, une centaine, à une éventuelle sortie d'urgence.

Pendant les minutes qui suivent, les pilotes vont passer un temps considérable à préparer l'ensemble des équipes techniques et de secours au sol, les passagers, les hôtesses, à un atterrissage un peu rock'n'roll - ou disons plutôt très funky, puisque c'était la période - compte tenu d'un petit souci technique sur le train.

Et ... Et l'appareil s'écrase comme une merde, à 5 km de la piste d'atterrissage, tuant dix passagers et en blessant vingt-quatre autres sérieusement.

La cause ? Panne de carburant.

L'enquête aura montré par la suite que l'équipe de pilotage, bien que très compétente, et louée pour sa gestion calme du problème de train, aura complètement oublié de tenir compte des indicateurs de base comme ceux de carburant.

On frémit à l'idée que, dans le même cockpit, aurait pu se trouver un triplet de clowns impulsifs ou incompétents qui auraient probablement ajouté à l'angoisse d'un atterrissage sans le train une panique générale et n'auraient pas évité le crash par panne d'essence non plus.

A présent, je vous propose un fast-forward jusqu'à 2008 (on imagine, zwiiiiiip, un dé-bobinage rapide sur trente années d'actualités en France présentées par les mines compassées et affadies de présentateurs télé devenus institutionnels).

Le vol qui nous occupe est un vol régulier. Tout comme pour le vol 173, il y a eu un petit bruit sourd, il y a quelques temps déjà, et on sent que l'atterrissage ne sera pas de tout repos. Et tout comme pour le vol 173, l'équipe s'affaire, calmement mais obstinément, pour trouver un moyen de faire sortir ce p-tain de train d'atterrissage alors que l'appareil tourne autour de sa piste depuis un bon moment.

Et tout comme le vol 173, personne ne s'occupe des voyants de kérosène.

Il y a cependant quelques différences avec le vol 173. Tout d'abord et ce sera limpide une fois que le crash aura eu lieu, la compétence des membres de l'équipe est nettement plus discutable. Le nombre de passagers embarqués dans cette galère, pardon, cet appareil, est plus important, et la chute sera de plus haut, durera donc plus longtemps, et fera de fait beaucoup plus de victimes.

Les lecteurs sagaces et habituels de ce blog auront déjà deviné que, par analogie, le vol concerné est celui du gouvernement Fillon. L'appareil, une Fraônce 2008 pas franchement neuve, dans un état d'entretien douteux, tente d'atterrir doucement alors que l'économie mondiale montre des signes clairs de tempête. Et alors que tous les voyants sur la réforme nécessaire de l'état sont passés au pourpre et clignotent comme des stroboscopes dans une boîte de nuit branchouille de Paris, que le kérosène vient à manquer lui aussi, l'équipe de pilotage chipote fiévreusement les leviers disponibles pour augmenter une croissance anémique en jouant de finesse sur les micro-contrôles.

Eh oui : alors qu'il faudrait une action déterminante et couillue pour redresser le nez de l'appareil, la brochette d'improvisateurs galonnés relit pointilleusement l'épais manuel des procédures, ajuste au millimètre près des potars graisseux réglant d'obscurs et inutiles aspects de la climatisation ou passe un temps considérable à se pinailler la tête sur les choix radiophoniques à distribuer dans les écouteurs des passagers.

Pourtant, les indicateurs en alarme ne manquent pas.

...

La crise immobilière américaine, ne nous leurrons pas, est une suite logique de la bulle spéculative des années 2000 sur les valeurs technologiques. Et si la première, avait touché la France aussi bien que l'Europe après les Etats-Unis, la seconde touche actuellement à son tour les pays de l'Union. Or, à en croire tant les banquiers français que les hommes politiques du même pays, la France s'était sagement tenue à l'écart des grands jeux mondiaux sur l'immobilier et n'aurait donc pas dû en subir les affres.

Evidemment, il n'en est rien. Et tout comme la malheureuse équipe du vol 173, les gouvernements successifs, et Fillon actuellement, se concentrent sur les interventions que l'Etat doit mener pour retrouver de la croissance, alors que tout montre que ce qui manque n'est pas de l'interventionnisme ou de la réglementite aigüe, mais bien le contraire. Obsédés par quelques chiffres qui ne veulent rien dire comme la balance commerciale et le taux de chômage, les hommes du président rivalisent d'idées de taxes et de contraintes tout en prétendant s'agiter pour essayer de relancer une consommation rachitique, liée à un pouvoir d'achat de plus en plus réduit par l'avalanche de taxes et de contraintes.

Pourtant, tout comme pour l'équipage du vol 173, l'issue obligatoire et la marche à suivre sont gravés dans le marbre.

Pour le vol 173, se poser était un impératif supérieur à celui de sortir le train : que celui-ci soit sorti ou non, l'avion devait se poser à un moment où un autre, gravité oblige. Autant choisir le moment et le faire quand on a encore du carburant. Et tant qu'à se poser, autant le faire sur la piste prévue pour.

Pour la France, c'est pareil : quoi qu'il arrive, il faudra absolument réformer l'état, là encore pour des raisons de physique élémentaire. Lorsque ce qui rentre est plus petit que ce qui sort, il arrive un moment où on ne peut plus masquer l'écart. Et tant qu'à réformer, autant le faire quand on a été élu pour. Et comme pour le vol 173 pour lequel, finalement, aucune décision d'atterrissage ne fut prise, la France est confrontée à l'absence totale, répétée et compacte de toute décision de réforme. Cela s'inscrit même dans les méthodes : plutôt que supprimer des lois encombrantes, on en crée de nouvelles même lorsque l'intention de base semble la bonne.

Or, pour que l'Etat puisse redonner du pouvoir d'achat aux Français, il n'existe absolument qu'une seule façon de procéder, qu'un seul levier sur lequel il peut jouer sans casser l'économie qu'il malmène régulièrement : la fiscalité. Mais baisser la fiscalité, c'est assoiffer la bête. Et comme jusqu'à présent, tout le monde a toujours prétendu qu'il fallait d'abord assainir les phynances avant de baisser les impôts, on se retrouve dans une situation totalement bloquée où les marges de manœuvres nanoscopiques sont devenues monnaie courante et l'excuse répétitive d'une inaction institutionnalisée.

Il est piquant, cependant, de constater qu'on ne sèvre pas un alcoolique en diminuant progressivement ses doses d'alcools ou qu'on ne désintoxique pas un junkie en coupant sa coke avec de plus en plus de farine. La seule méthode qui fonctionne vraiment, c'est l'arrêt brutal et une volonté d'acier ; mais diminuer franchement la TVA, la TIPP, l'ISF, la CSG ou la CRDS, aucun gouvernement ne l'a jamais tenté depuis si longtemps que cette idée est maintenant perdue à jamais dans les cartons humides d'une cave de l'Elysée. Quant à la volonté, dans ce pays, elle n'était jadis distribuée qu'à dose homéopathique, et nous sommes en rupture de stock depuis trente ans.

Pas de train d'atterrissage. Plus de kérosène. Pas de piste en vue...

C'est pas gagné.


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