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"Les amours étranges" d'Edmond Vuilloud

Publié le 16 novembre 2013 par Francisrichard @francisrichard

Les amours peuvent se comprendre dans deux acceptions principales: les sentiments spirituels et les désirs charnels qu'une personne peut éprouver pour une autre.

Dans le recueil, Amours étranges, les deux acceptions se confondent et se mêlent.Comme dans la vraie vie.

Comme souvent, c'est le titre d'une des nouvelles qui donne son nom à l'ensemble. Et, là, il lui convient très bien.

Dès les premières pages du livre d'Edmond Vuilloud, on se dit que les écrivains n'écrivent plus ainsi. Car l'auteur écrit, avec un vocabulaire d'autrefois, d'une manière classique, très XVIIe, avec même des imparfaits du subjonctif... jouissifs.

Autant dire que cette manière d'écrire indisposera ceux qui se veulent modernes à tout crin et réjouira ceux qui sont amoureux des belles lettres. D'autant que les douze nouvelles se passent dans un monde aujoud'hui révolu, qui s'étire depuis la fin XIXe jusqu'à la fin du XXe, mais qui trouve des résonances encore maintenant.

De nos jours écrire ainsi, du fait que c'est devenu très rare, devient paradoxalement très original. Et ce classicisme ne fait que souligner, par cette discordance avec les écritures actuelles très dépouillées, la hardiesse de certains des propos, qui le rattacheraient plutôt au XVIIIe...

Le capitaine François Valentin Piqueux de Saint-Oyan est veillé amoureusement, sur son lit d'agonie, par sa fille cadette Leonora. Il s'est mésallié en épousant une rotutière, une Volveri. Mais est-ce bien sa mère, la Maréchale douairière, qui a refusé de rencontrer ses petits-enfants?

Etienne Crow, dont le vernis est encore un peu frais, évolue dans un milieu d'aristocrates pulmonaires ou d'intellectuels étrangers. Dans ce milieu, son désir se porte d'autant mieux sur Gabrielle qu'elle lui ait inaccessible et qu'elle jouit d'amours saphiques avec Lena. Aussi Gaby fait-elle de lui ce qu'elle veut. Son affaissement accompagnera celui de la villa Andronica qu'elle possédait sur les bords du Léman.

Au cours de la nuit de la nativité deux familles sont réunies au pied d'un sapin avec l'espoir d'appareiller quelques uns de leurs enfants. Le narrateur est le seul invité des parents. Il est Chef d'escadrons et il ne se lasse pas de regarder une des filles, "encore gamine, si gracieuse qu'on eût dit une image d'ange gardien". Mais la fête ne se déroule pas comme prévu...

Ferdinand Legage partage sa vie entre des week-ends campagnards et des semaines citadines. Pendant les week-ends ses parents l'envoient recevoir un enseignement biblique chez une institutrice retraitée. Très vite il ne trouve d'intérêt à ces rendez-vous spirituels que parce qu'il y rencontre Martine... pour laquelle il sera tout flamme un soir de pentecôte.

La vie de Lucien s'écoule "entre rêveries de voyages transalpins, piano, Conservatoire, la tristesse des cafés et le vide de ses promenades lacustres". Il est "fabriqué différent" et seule la beauté des graçons l'émeut. C'est pourquoi il déçoit une élève qui l'a entrepris. Aussi, après cet échec, décide-t-il d'aller jusqu'au bout de sa réalité avec un individu du même genre...

Il n'a de yeux que pour Anne-Emmanuelle, fille de pasteur, depuis qu'il a appris que son amie Sylvie, pour qui il avait du béguin, aime "ailleurs avec fidélité". Ses amours progressent après leur premier baiser:

"Depuis, de caresses inachevées en baisers furtifs, il en était arrivé à un telle concupiscence qu'il en confondait la contraction du désir avec la condition amoureuse."

Seulement, iront-elles plus loin?

Ces amours particulières se passent pendant l'Occupation. Il a vingt ans. Les seuls garçons intéressants, tels que son amant Lothar, portent l'uniforme et traînent un accent d'Outre-Rhin. Pris en flag, il est devenu indicateur de la police française qui lutte entre autres contre "l'alcoolisme, l'homosexualité et l'adultère" et il doit donner quelqu'un de temps en temps, ce qui lui procure un "plaisir profond"...

Les livres peuvent être sujets de discorde. Quand une femme et un homme, grands lecteurs devant l'Eternel, s'en viennent à convoler, il leur faut mettre en commun leurs bibliothèques et c'est à ce moment-là que les difficultés commencent. Car il leur faut s'entendre sur la manière de classer les ouvrages... puis de faire de la place à la progéniture.

Il a fait la connaissance de Maud, la femme de son camarade Albert Lesellier, à la chorale de l'église de Saint Jacques-l'Intercis, ce saint à qui furent sectionnées les extrêmités les unes apès les autres. Ils sont devenus amants. Mais il apprend par Albert qu'elle en a eu bien d'autres avant son mariage:

"Il peut arriver que l'on tombe ou que l'on reste amoureux, secoué par le désir, d'une personne qui ne vous aime plus ou qui ne vous aime pas, ou qui ne peut vous aimer."...

Et il doit apprendre à se contenter d'un tiers, puis d'un quart de Maud...

Michael Muffat doit incarner George Bryan Brummell dans un film. Pauline, un des habilleuses du tournage, est venue le chercher à son hôtel. Comme ils ont un peu de temps, elle lui propose d'aller voir la tombe du célèbre dandy atteint par la syphilis... et ils ne le perdent pas en interminables préliminaires... Mitch poussera finalement très loin l'incarnation de l'ami à l'esprit caustique du Prince de Galles.

Il est parti par le train pour Berlin. Il voudrait y effacer le vide creusé par Anna comme le fameux Mur s'y est effondré. Il l'avait rencontrée. Elle l'avait charmé. Ils s'étaient assis sur les marches d'un escalier mouillé de pluie. Il avait tenté de l'embrasser:

"Le baiser semblait accepté, lorsqu'à sa stupéfaction, les dents d'Anna s'étaient refermées sur sa langue."...

Pendant le voyage il fait un de ces rêves récurrents d'enfant-soldat... Arrivé à Berlin, sera-t-il enfin apaisé?

Laure l'a mis à la porte de son existence. Les jours se suivent et se ressemblent. Il les passe de rade en rade à écluser:

"Il te faut plusieurs cocktails dans divers bistrots, avant de retrouver la rue de ta maison, la porte de ton appartement. Tu t'assieds sur ton seuil. Tu penses à Laure."

Tout cela ne peut que mal se terminer. N'est-ce pas?

Comme on le voit ces amours diverses sont bien étranges et bien peu joyeuses. Pourtant elles ont ce charme indéfinissable des choses surannées. Le lecteur, malgré qu'il en ait, se laisse bercer par cette musique d'un autre temps, qui lui permet de supporter des moments assez glauques. Il faut croire que la forme très élaborée permet de sublimer un fond qui serait autrement déprimant.

Francis Richard

Les amours étranges, Edmond Vuilloud, 224 pages, L'Age d'Homme


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