J'étais ému. Il 'est revenu tout a long de cette cérémonie car inévitablement me revenait les moments partagés des années durant avec Bela Elek, le petit frère de
Thomas. Bela était un humaniste marqué par le combat tragique et héroïque de son frère aîné. Bela avec constance a accompagné sa mère dans tous les combats menés pour conserver intacte la mémoire
de Thomas et du Groupe Manouchian. Je me souvenais de Bela avec lequel je partageais la même passion pour les livres, pour les livres anciens. Je fréquentais sa librairie de la rue Saint-Jacques,
il fréquentait la mienne de la rue de Buci et nous étions complices de lectures partagées. Il était aussi l'ami d'un grand peintre que j'admirais: Jean Degottex. Tout cela comme en un tourbillon
m'a assailli lors de cette cérémonie d'hier soir rue Dalayrac. Un vertige.
Je salue les élus présents, de familles politiques diverses, qui ont su honorer cette mémoire de la Résistance en bravant le froid de cette mi-novembre. Je
salue la présence républicaine de Gildas Lecoq et m'interroge sur les absences des élus socialistes labélisés comme tels oblitérant la mémoire la France résistante;
le "Premier" d'entre-eux et l'élue du quartier Sabina Zinkhoffer.
Laissons à Louis Aragon avec son souffle poétique la conclusion d ecette cérémonie:
L'Affiche Rouge
Vous n'aviez réclamé
la gloire ni les larmes
Ni l'orgue ni la prière aux agonisants.
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servi simplement de vos armes
La mort n'éblouit pas les yeux des Partisans
Vous aviez vos
portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L'affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants
Nul ne semblait vous
voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents
Tout avait la couleur
uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments
Et c'est alors que l'un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand
Adieu la peine et le
plaisir Adieu les roses,
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui va demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan
Un grand soleil
d'hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le coeur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d'avoir un enfant
Ils étaient vingt et
trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur coeur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient La France en s'abattant
Louis
Aragon, Le Roman Inachevé, Gallimard,
1955
Musique de Léo Ferré, 1959
