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Mon père ce héros

Publié le 26 novembre 2013 par Juval @valerieCG

Lors de notre première réunion sur la masculinité, nous nous sommes chacun présentés en disant pourquoi nous étions là. J'avais a priori un simple rôle de modératrice mais, lorsque mon tour est venu, l'évidence m'est apparue ; j'étais là à propos du suicide de mon père.

J'évoque assez peu mes expériences personnelles quand je parle de féminisme. Déjà parce que je sais - et je l'ai souvent expérimenté - que c'est matière à trolling. Ensuite je me défie assez de mes émotions. Mais je vais en parler ici car je pense que cela a son importance et permettra de peut-être saisir ce que peut engendrer la constriction virile.

Mon père était né en 1925. je vous en ai déjà parlé, il a été déporté en 1944 à Mauthausen. Je pense, sans certitude, qu'il en est sorti brisé. Pour précision, je ne suis pas en train de dire qu'on pouvait ne pas sortir brisé des camps, je dis simplement que certains ont pu vivre et pour d'autres cela a été beaucoup plus difficile. Le rapport médical à son arrivée à Paris détaille toutes les blessures physiques mais ne parle pas du tout du psychisme. je sais par ma mère que 20 ans après lorsqu'il est retourné à Mauthausen, il a fait des cauchemars qui gagnaient en intensité au fur et à mesure qu'il s'approchait.
A la libération, les déportés, on le sait, n'ont pas été bien accueillis ; personne n'avait envie, au milieu de la liesse générale de voir ces gens, moribonds. Je ne sais si la déportation a été étudiée sous le prisme du genre  mais cela mériterait de l'être je pense.
Il était extrêmement difficile dans les années 40, pour un homme d'exprimer qu'il souffrait, et je pense que mon père n'a pas pu exprimer ses traumas et encore moins les soigner.

Tout au long de ma vie, j'ai vu mon père comme l'Homme. Vous voyez Lino Ventura ? Bon ben Lino Ventura. Le mec solide, le roc que rien n'atteint. Le mec qui gagne plein de blé, le mec qui a des maîtresses, le mec (oui super image de l'homme je sais

:)
).

En 1992, mon père a eu un AVC ; il a donc du arrêter de travailler brutalement. Pour beaucoup d'hommes, le travail reste une part importante de la construction de la virilité. On en est encore au stade où un homme doit nourrir son foyer et où un homme qui ne travaille pas perd un peu de son statut d'homme. Imaginez donc pour un homme né en 25 ; la retraite, qui plus est pour maladie, est une honte. Imaginez un homme qui reste à la maison pendant que sa femme, ma mère part travailler.

Au fil des années sa santé s'est dégradée et il s'est donc suicidé en 1998.

On sait que les suicides "réussis" concernent majoritairement des hommes. Je ne prétends pas que les raisons du suicide de mon père s'expliquent uniquement par le fait qu'il était un homme ; son trauma passé, sa santé très dégradée qui à plus ou moins long terme l'aurait conduit vers une invalidité, plein de choses jouent evidemment un rôle dans son suicide.
Je prétends en revanche que le fait d'être un homme - et donc de devoir entretenir une certaine image - l'a empêché de demander de l'aide quand il en avait besoin et d'admettre que partir à la retraite ne signifiait pas une fin.

Les victimes de suicide sont à 75% des hommes (les TS sont en revanche plus féminines) ; ne pas étudier le suicide par le prisme du genre  me semble donc une absurdité. Le suicide est un acte violent dirigé contre soi-même ; je ne dis pas qu'il est mal en soi, je dis qu'il se questionne.

Il ne s'agit évidemment pas pour moi de tenter une psychanalyse sauvage. Néanmoins je constate qu'il est encore très compliqué pour beaucoup d'hommes et de femmes de voir ce que la virilité, c'est à dire la construction sociale qui fait d'un petit mâle un homme, implique de violences tant envers lui même qu'envers les autres. L'exemple de mon père, certes une expérience sans doute extra-ordinaire, témoigne bien, je pense, de cette violence imposée aux hommes.

Mon témoignage n'a pas grand intérêt en lui même donc je me passerais complètement de vos commentaires

:)
. Il est en revanche beaucoup plus intéressant, je pense, de parler du suicide en tant que violence sexo-spécifique. Vous constateerez que dans cet article, on constate que le suicide concerne à 75% des hommes, on donne bien des raisons comme le chômage mais on n'évoque pas du tout pourquoi le chômage entraîne davantage un acte suicidaire chez un homme que chez une femme, et il me semble donc, que la construction virile pousse clairement les hommes au passage à l'acte suicidaire.


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