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Le passage 26

Par Emia

26.Ça devenait de plus en plus difficile, m’avait confié Silver.

Nous avions fini par nous disputer quotidiennement. Elle buvait et prenait des calmants. Par esprit de revanche, j’ai acheté shiip ainsi qu’une nouvelle moto – mais elle les a jugés laids et inutiles.

Un soir (elle était enceinte d’environ quatre mois) nous nous sommes vraiment disputés. Elle était saoule, elle hurlait – je ne l’ai giflée qu’une seule fois, mais ça l’a fait tomber. Elle a appelé au secours : je crois bien avoir tenté de l’aider, mais elle n’a pas compris mon geste, elle a roulé du côté de l’escalier et elle a dévalé les marches d’abord sur le dos, puis sur le ventre. En bas, sa tête a frappé le carrelage. Je me suis précipité pour kimographier à Médecins Secours : ils nous ont envoyé un débutant, un jeune homme timide. Je lui ai décrit la scène comme je le fais en ce moment ( j’en tremble encore de dégoût et de rage). Le médecin  m’a proposé un sédatif ; je l’ai refusé.

 Sybille, commotionnée, fut admise d’urgence à l’Hôpital. Le lendemain matin, alors que Silver se trouvait à son chevet, un psy-coach* se présenta à la porte de la chambre et proposa un entretien. Silver accepta. Vous n’avez pas perdu votre enfant, dit le médecin. Profitez donc de cette chance pour remettre votre couple à flots. Il donna à Silver les coordonnées de plusieurs psy-coachs qu’il disait connaître personnellement, mais Silver ne s’en servit pas et n’en parla jamais à sa femme. Quatre mois plus tard, celle-ci accoucha d’un garçon ; peu après, ils se séparèrent. Silver ne se remit que difficilement de cette rupture, il souffrait surtout de ne pas partager la vie quotidienne de son fils et de ne pouvoir le voir grandir. Quand l’enfant – prénommé Arôme – eut un peu plus d’un an, le couple divorça. La garde d’Arôme revint à Sybille qui obtint également que Silver lui versât une pension. Elle modéra sa consommation d’alcool et finit par paraître presque heureuse.

Au début, Silver passait deux soirs par semaine avec son fils. Il le baignait, le nourrissait et le changeait. Il continuait aussi à se disputer avec Sybille : il accusait la loi de vendre leurs droits aux femmes ; elle répondait en le traitant d’irresponsable. Toutes ces histoires, dit Silver, parce que je n’ai pu lui offrir la sécurité matérielle à laquelle elle aspirait – mais je l’ai compris trop tard.

Il l’avait pourtant aimée dès leur première rencontre. Elle vivait dans une chambre de bonne avec un chat persan à la fourrure bleutée, aux yeux mica. Cet animal était l’une des raisons pour lesquelles il était tombé amoureux d’elle, lui avait-il avoué lorsqu’ils furent mariés, et ça lui avait plu, elle avait bien ri. Néanmoins, lorsque le même soir il était rentré très en retard, elle lui avait fait une scène : le dîner était près depuis plus d’une heure (elle n’avait même pas pu sortir pour acheter des cigarettes). Toute cette peine pour rien ! sanglotait-elle. Silver, qui sentait l’alcool, tenta à plusieurs reprises de la prendre dans ses bras, mais elle se débattait à chaque fois – elle sentait l’alcool aussi. Il ne nous reste plus que cinq cent Virs* jusqu’à la fin du mois ! hurla-t-elle. Silver rétorqua qu’elle n’avait qu’à faire la part des choses.

Ces conflits prirent fin lorsque Sybille quitta le pays, un an plus tard, après avoir confié Arôme à sa grand-mère maternelle. Pendant un certain temps, Silver cessa de verser la pension de l’enfant dont ils n’avaient, prétendait-il subitement, d’ailleurs jamais réellement voulu ; c’était Sybille qui, imprévisible comme toujours, aurait changé d’avis et exprimé le désir de mener la grossesse à terme. Silver avait fini par accepter sa décision et était ensuite même allé jusqu’à lui proposer le mariage, ne pensant que lui faire plaisir ou espérant se faire pardonner une défection qu’il n’avait, en ce temps-là, pas encore pu dire. Depuis toujours en effet, il s’était senti sourdement responsable d’une faute, et c’était cela aussi, avait-il admis, qu’il avait tenté de repousser au travers de sa femme et de son enfant, bien qu’il les eût réellement aimés. Tel Ulysse (mais ne voulait-il pas dire Œdipe ?), j’ai été pris à mon propre piège, conclut-il.


* Psy-coach : spécialiste  (médecin, prêtre, etc.) chargé de la formation et/ou de l’accompagnement psychologique d’une personne.

* Vir: Unité monétaire principale d’Arcadie, d’Inishie et de Phéacie.


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