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Galerie de portraits (21) : Les Nuls

Publié le 09 décembre 2013 par Legraoully @LeGraoullyOff

Dans notre série « Blequin est un con », aujourd’hui, Blequin rend hommage aux Nuls :

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Devezh mat, Metz, mont a ra ? La vénérable revue Fluide Glacial leur a consacré un hors-série la semaine dernière, publication qui tombe à point pour l’anniversaire de la mort d’un de leurs membres, foudroyé il y a aujourd’hui vingt-quatre ans jours pour jours par une maladie rare : une double circonstance idéale que l’on rende une nouvelle fois un juste hommage à ceux qui ont fait les beaux jours de l’âge d’or de Canal+…

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A comme Alain : Il était déjà « le » chef des Nuls avant leur naissance officielle, c’est-à-dire avant même qu’ils n’adoptent ce surnom que les employés de Canal donnaient à l’équipe de leur délirant feuilleton spatial Objectif Nul où il jouait justement le capitaine du Liberator ; il était logique que ce rôle de chef lui revienne de droit : un groupe qui prend le parti de s’appeler les Nuls ne pouvait avoir pour chef qu’un homme qui n’a aucune des qualités que l’on attend habituellement d’un chef ! Congénitalement allergique à toute forme d’autorité (il a été viré de huit lycées dans sa scolarité) et, entre nous, franchement barré, Alain Chabat fait encore aujourd’hui figure de furibard à la limite de la marginalité dans le monde très conformiste du cinéma français : seul un mec atteint de douce folie pouvait relever honorablement les paris épouvantablement casse-gueule qui ont présidé à la réalisation de ses quatre longs-métrages, à savoir adapter une BD, faire une histoire avec un chien qui se transforme en homme ou raconter le premier crime de l’histoire de l’humanité. Ainsi, tel John Cleese, Chabat excelle dans les rôles de personnages qui veulent péter plus haut que leur cul (au risque d’avoir un peu de merde derrière les oreilles, dirait Pénélope Solète) mais ne sont pas à la hauteur de leurs prétentions et laissent toujours leur penchant pour la paresse et la fantaisie reprendre le dessus : outre le capitaine Lamarr, ne citons que Tamara, ce héros antique pas fichu de briser les chaînes que son second a cassées en un clin d’œil ou encore Roland Gilet, le père de famille qui finit toujours par n’avoir plus aucun autre argument que celui de baffer son fils ; même le divin Jules, interprété par lui-même dans le super-gros carton qu’a été Mission Cléopâtre, est fréquemment ramené à son humanité. Mais quelle plus belle vengeance le jeune garçon qui ne supportait pas l’autorité pouvait-il espérer, si ce n’était tourner en dérision tout représentant de l’autorité ? À cet égard, Chabat est en quelque sorte le plus digne représentant du côté « anarchisant » et dynamiteur de convenances des Nuls, ce grâce à quoi ils ont pu ouvrir une brèche dans laquelle tant de successeurs se sont engouffrés. Un courant d’air frais de temps en temps, ça fait du bien, l’humour en a périodiquement besoin.

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B comme Bruno : Voilà un mec super énervant, et ce, pour trois raisons. Premièrement, contrairement à Chabat qui jouait sans trop se poser de questions (de façon poilante au demeurant), il était très rigoureux, il cherchait toujours la meilleure façon de jouer un gag. C’était un peaufineur, quasiment un maniaque, ce qui peut expliquer que ses personnages fétiches aient été des artistes cherchant toujours à donner le meilleur d’eux-mêmes, qu’ils y arrivent (comme Misou-Mizou) ou pas (comme Jean Meyrand), ce qui n’a pas été sans provoquer quelques prises de bec (aussi brèves que violentes) au sein du quatuor, mais ce fut probablement le prix à payer pour qu’un souci esthétique préside à la réalisation des sketches, souci qui est pour beaucoup dans la réussite de sketches cultes comme La grange et la paille (qu’il avait lui-même écrit et réalisé de A à Z) ou Tamara et les mines du roi Saumon : de là à dire que Chabat a su bénéficier, au moment de réaliser Mission Cléopâtre, de l’exemple donné par Bruno Carette, il n’y a qu’un pas… Deuxièmement, Carette avait un talent de comédien incroyable, une polyvalence grâce à laquelle il pouvait jouer pratiquement n’importe quoi avec le même brio : aussi crédible dans le rôle de Zeitoun le sans-grade que dans celui du tyrannique Pubis, avec une aisance que ne renierait pas John Malkovich jouant aussi bien le vicomte de Valmont (que Bruno a d’ailleurs rejoué dans une parodie des Liaisons dangereuses) que Lennie Small… Il jouait indifféremment des personnages totalement antithétiques, passant sans problème du chaleureux épicier arabe Hassane Céhef à l’antipathique épicier franchouillard Robert Tripoux, mais cette polyvalence est surtout manifeste dans la fausse pub Equaton où, en quelques secondes à peine, le chercheur calme et posé cède la place à un contestataire furibard et enragé : l’explosion est tellement violente qu’on en oublie d’admirer la virtuosité du comédien. Troisièmement, enfin, il est mort trop tôt : qui sait ce qu’il aurait pu apporter au cinéma français qui lui tendait justement les bras à ce moment-là ? Il n’empêche que son apport aux Nuls est absolument fondamental et que ces derniers, tels les trois mousquetaires et les Beatles, sont quatre à tout jamais.

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C comme Chantal : D’habitude, les femmes comiques ont la gueule de l’emploi : regardez Josiane Balasko, Anémone, Jacqueline Maillan, Michèle Bernier, Valérie Lemercier… Avec ses grands yeux tristes, son joli minois et son sourire désarmant, Chantal Lauby n’a pas une tête qui prête à rire. Charmante, élégante, souriante, les rôles vulgaires lui sont bien évidemment interdits, elle avoue elle-même être « limitée » pour la comédie ; aussi, elle excelle dans les rôles de filles BCBG qui font justement tout pour ne pas être vulgaires, qui s’efforcent d’être irréprochables jusqu’au bout des orteils mais dont l’effet tombe lamentablement à plat. La série des fausses pubs « Barbara Gourde » est emblématique à cet égard, avec ces femmes sanglées dans des tailleurs impeccables qui se cassent la gueule au premier obstacle venu : ces rôles sont en quelque sorte une dénonciation vivante et tonitruante des faux-semblants qui président à la mise en scène médiatique d’une féminité stéréotypée qui n’est que faussement valorisante, ce qui ne fait pas de Chantal Lauby la femme des Nuls mais bien une membre des Nuls à part entière. Toutefois, le décalage entre son aspect tristounet et la drôlerie de son propos a surtout éclaté à l’époque du « J.T.N. » : rappelez-vous cette époque où dire des gros mots à la télévision faisait encore scandale et imaginez que vous voyez sur votre écran une jeune femme au visage d’ange prononcer les mots « bite », « couille » ou « foufoune » ! Les Nuls affirmeront après qu’ils ne disaient rien de pire que Coluche, mais justement, Chantal n’a pas du tout la tête de Coluche, d’où l’effet de surprise ! Si elle avait eu la tête de Pauline Carton, on s’y serait attendu, mais là, c’était un peu comme si une première communiante se portrait volontaire en plein repas dominical pour faire une pipe au grand’ père paralysé ! Bigard, qui a fait ses premières armes aux côtés des Nuls, aurait dû retenir la leçon : avec la gueule qu’il a, il serait bien plus drôle s’il parlait de poésie grecque en buvant du thé au jasmin…

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D comme Dominique : Prenez un garçon de 25 ans au physique ingrat, plutôt timide et effacé. Mettez-le du jour au lendemain sous les feux de la rampe. À votre avis, que va-t-il se passer ? Et oui, il va péter les plombs. C’est ce qui est arrivé à Dominique Farrugia : quand les Nuls commencent à co-animer Nulle part ailleurs avec Philippe Gildas, il n’a aucune vocation pour la comédie et n’a encore joué qu’un pirate de l’espace dans Objectif nul pour remplacer un comédien qui avait eu une panne d’oreiller ; pourtant, ses camarades lui confient la présentation de la météo du J.T.N., une « météo très particulière » qui est devenue culte mais qui constitue le pire souvenir de sa vie : même si on ne le voit pas à l’écran, jouer la comédie le terrorisait, ce qui n’a fait qu’aggraver le penchant qu’il développait à l’époque pour la bamboula, d’autant qu’il a eu l’immense surprise d’être traité comme une star et d’attirer des filles qui, jusqu’alors, ne le regardaient jamais ! Résultat des courses, il arrivait souvent sur le plateau de tournage après des nuits blanches (ou grises dans le meilleur des cas) et avec au moins un cubi dans le nez… Pour toutes ces raisons, « Farrug’ » s’est longtemps cantonné dans les rôles subalternes, au point de se contenter de jouer du triangle dans Un suppo et au lit alors qu’il était le seul à avoir reçu une formation de musicien ! La mort de Bruno Carette change brutalement la donne : désormais, il n’aura plus d’autre choix que de se calmer niveau fiesta et de s’imposer sur le devant de la scène ; tant mieux pour nous car Farrugia excelle dans les rôles de simples d’esprit et de ras-du-bonnet, que ce soit l’émouvante Noiraude de La grange et la paille, le gamin obsédé d’Histoire(s) de la télévision ou le type gaga de son poisson de la fausse pub Whisfish : contrairement à ceux de Chabat qui veulent à tout prix atteindre des sommets, ses personnages assument totalement leur bassesse et la revendiquent même fièrement, avec quelque chose de rédempteur, à l’image de ce fabricant de chaises qui accepte de jouer dans une pub pour bouffe pour chiens juste pour rendre service, faisant preuve d’un solide bon sens paysan et, surtout, dénonçant inconsciemment (?) l’incompétence des publicitaires qui le filment… Farrugia a pris sa revanche sur son passé de puceau et nous offre notre revanche contre les prétentieux qui veulent nous en imposer. Merci, Dominique !

Qu’il est con, ce Blequin… Prochaine édition, prochaine émission, merci, bonsoir.

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