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La Chine sur la voie des réformes ?

Publié le 16 décembre 2013 par Copeau @Contrepoints
Analyse

La Chine sur la voie des réformes ?

Publié Par Zhang Weiying, le 16 décembre 2013 dans Asie

Le regard de l’économiste chinois Zhang Weiying à l’occasion du 3e plenum du 18e congrès national du Parti communiste chinois : la décennie à venir est une fenêtre d’opportunité pour les réformes en République Populaire de Chine.

Par Zhang Weiying, depuis Pékin, Chine

Cet article a été publié à la veille du 3e plenum du 18e congrès national du Parti communiste chinois où furent annoncées d’importantes réformes (lire à ce sujet les articles de Contrepoints ici et ici). L’article original a été publié le 11 novembre 2013 dans la version chinoise du Financial Times.

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De Tocqueville, tout le monde [en RPC, NdT] lit L’ancien régime et la révolution, mais en réalité sa première grande œuvre de maturité, De la démocratie en Amérique, est aussi un ouvrage majeur, c’est même celui dont il faut en priorité recommander la lecture aux Chinois d’aujourd’hui.

Personnellement, le sentiment que m’a laissé la lecture de L’ancien régime et la révolution, c’est que, en réalité, l’Humanité est très ignorante. Dans tous les aspects de notre vie quotidienne, les objectifs que nous nous assignons n’ont bien souvent rien à voir avec les résultats que nous obtenons finalement. Et ce que nous prenons pour un moyen de renforcer le régime peut tout à fait devenir l’instrument de sa chute. Je pense que ce point est capital. Aussi bonnes que puissent être la réforme ou la révolution, ne croyons pas qu’il suffit d’avoir en tête un objectif, un plan parfait, pour parvenir tout simplement à le réaliser. Un grand nombre de réformes n’ont atteint leur cible que par un coup de chance, et quant au résultat que peut produire une révolution, il est encore plus difficile à prédire.

La Chine peut-elle faire ses adieux à la révolution ? Personne n’est satisfait du système actuel, tout le monde réclame donc des changements, et réforme et révolution ne sont rien d’autre que les deux voies possibles du changement. Mais pour répondre à la question de savoir si l’on peut dire « au revoir » à la révolution, une question clé est la capacité des réformes à émerger, et donc il faut commencer par se demander si au sein du système actuel les réformes ont des chances d’émerger. D’après l’angle de vue que nous avons aujourd’hui, la réponse à cette question est oui, au moins en théorie.

Les pessimistes pensent que le but d’une réforme c’est précisément d’aller bousculer les intérêts établis. Or, disent-ils, les détenteurs de ces intérêts sont justement ceux qui détiennent le pouvoir, comment se pourrait-il donc qu’ils soient enthousiastes à l’idée d’entreprendre des réformes ? En réalité, l’Histoire nous enseigne que nombre de réformes ont été promues par ceux-là mêmes qui détenaient les intérêts établis, et que ce sont eux aussi qui sont à l’origine d’un grand nombre d’évolutions politiques réussies.

Les détenteurs d’intérêts établis peuvent être partisans du changement politique

Pourquoi les détenteurs des intérêts établis engageraient-ils des réformes ? En tout, je vois trois sortes de raisons.

La première, c’est qu’ils peuvent avoir des idées nouvelles. Il ne faut pas croire que le comportement de l’homme est entièrement déterminé par l’amour de son intérêt propre. Il y a plus de deux siècles David Hume affirmait que bien que l’homme soit effectivement mu par son intérêt personnel, nos intérêts eux-mêmes, ainsi que toutes les affaires de l’Humanité, sont gouvernés eux par les concepts.

À travers toute l’Histoire, presque tous les grands changements politiques ont été provoqués par des changements de concept, par l’évolution de la pensée. C’est-à-dire que c’est ce en quoi croient les gens qui est extrêmement important. À l’époque, les fondateurs et les dirigeants du Parti [le Parti communiste chinois, NdT] étaient issus de familles détentrices de ces fameux intérêts établis sous l’ancien régime. Il ne faut pas croire que c’est parce qu’ils étaient issus des classes opprimées qu’ils ont engagé la révolution, ce n’est pas ainsi que cela s’est passé. La raison pour laquelle ils ont lancé la révolution c’est parce qu’ils étaient influencés par le marxisme-léninisme : c’est parce qu’ils avaient des idées nouvelles. De même, parmi les principaux partisans de la grande révolution française beaucoup étaient issus de l’aristocratie. C’est pourquoi je crois qu’un point extrêmement important, c’est l’évolution des idées.

La deuxième raison, c’est que ces détenteurs d’intérêts établis sont tout sauf un groupe d’intérêt unifié. À peine prononçons-nous ces mots, « détenteurs d’intérêts établis » qu’il nous semble qu’ils sont unis comme s’ils étaient une seule personne, qu’ils ont un objectif clair et précis, et qu’ils peuvent avancer à l’unisson. Pourtant, les conflits entre ceux qui gouvernent sont parfois plus grands encore que ceux entre gouvernants et gouvernés.

Dans l’Histoire européenne, et en particulier en Angleterre, on s’aperçoit que les luttes à l’intérieur même du groupe des dirigeants sont extrêmement intenses. Ainsi l’État de droit et une forme de démocratie sont apparus d’abord au sein de l’aristocratie, et ensuite seulement se sont progressivement étendus à la société entière.

Pourquoi l’aristocratie anglaise a-t-elle entrepris de fonder un État constitutionnel, puis la démocratie ? C’est précisément parce que dans l’ancien régime les aristocrates passaient leur temps à rivaliser entre eux, chacun ayant droit à des privilèges particuliers, mais personne ne jouissant des droits de l’homme, passant leur temps à se faire du tort les uns aux autres, jusqu’à ce qu’ils comprennent l’importance de l’État de droit, l’importance du compromis, et que cela conduise à l’apparition d’un gouvernement constitutionnel. Ainsi en Angleterre les changements politiques antérieurs au XIXe siècle sont principalement le résultat des luttes entre l’aristocratie et le roi, des luttes au sein de l’Église, et des luttes au sein de l’aristocratie elle-même.

Enfin la troisième raison, c’est que le changement politique est le meilleur moyen, pour les détenteurs d’intérêts établis, d’éviter la révolution. Lorsque les classes dominées commencent à exiger le partage des intérêts, si vous n’êtes pas capable de les satisfaire, elles vont peut-être bien se lever pour vous renverser. Avec un peu de chance, peut-être certains au sein des classes dirigeantes comprendront à temps ce dernier point, et s’empresseront dès lors de satisfaire les exigences des classes dominées.

Peut-être est-ce sous la contrainte qu’ils accomplissent ces changements, mais en fin de compte ils finissent tout de même par les mettre en place. Pourquoi l’Angleterre, après la première loi de réforme de 1832, continue-t-elle d’élargir sans cesse le cadre de ses suffrages, jusqu’à établir en 1928 l’égalité des hommes et des femmes dans le suffrage universel ? C’est précisément parce que la classe dirigeante anglaise avait bien compris que si elle n’en passait pas par là, elle ne pourrait tout simplement pas continuer d’exister.

En résumé, les détenteurs d’intérêts établis peuvent tout à fait devenir des partisans du changement. Si l’on n’admet pas ce point, si l’on croit que tous les changements politiques relèvent nécessairement d’un combat à mort où je ne vis que si tu meurs, alors l’Humanité peut abandonner tout espoir.

Il est impossible de prédire ce qui sort des révolutions de ce type, et rien ne garantit que ce sera mieux que ce qui précédait. Au moment de célébrer le centenaire de la révolution de 1911 [révolution bourgeoise menée par le Dr. Sun Yat-sen qui mit fin à l’Empire en 1911 en renversant la dynastie Qing, NdT], tout le monde a fini par comprendre que si à l’époque on avait pu éviter la précipitation, peut-être que la situation serait bien meilleure aujourd’hui.

Aujourd’hui nos idéaux de démocratie et d’État de droit, par certains aspects, restent inférieurs à ce qu’ils étaient il y a cent ans. Par exemple, des choses comme l’idée d’État constitutionnel, il y a cent ans, tout le monde en parlait, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du régime ; mais aujourd’hui nous ne pouvons toujours pas en débattre pleinement.

Notre époque a besoin d’hommes d’État plutôt que de bureaucrates

Ci-dessus, j’ai décrit le point de vue optimiste. Si au contraire on adopte le point de vue pessimiste, quant à savoir si les détenteurs d’intérêts établis peuvent réellement devenir la force active du changement politique, pour ma part je n’ai pas encore une certitude parfaite.

En quoi consiste la crise du régime actuel ? En son sérieux manque d’efficience. Il y a bien quelques départements du parti et de l’administration qui tiennent les mêmes discours que moi ci-dessus, mais leurs actions en revanche en diffèrent totalement. Certaines structures et certains fonctionnaires prétendent défendre les dirigeants du parti, mais leurs actions contribuent en réalité à affaiblir le régime et les dirigeants du parti. Ils se gargarisent sans fin de leur dévouement au parti, mais en réalité ils ne font rien d’autre que protéger leur propre poste. Aujourd’hui les membres les plus corrompus sont précisément en train de se précipiter vers le parti communiste, exactement comme des épargnants qui se ruent plus vite les uns que les autres vers la banque pour retirer leurs avoirs.

Il y a aussi un aspect sociologique, qui est que nos hommes d’État sont presque tous issus de la bureaucratie. À l’origine, les hommes d’État et les bureaucrates sont deux sortes de personnes différentes, mais aujourd’hui, dans notre société, c’est devenu une même et unique catégorie.

Le rôle des bureaucrates est de suivre la routine et les ordres, c’est ainsi qu’ils ne commettent pas d’erreur ; les hommes d’État doivent pour leur part rechercher les bonnes mesures, accomplir les grandes choses qui concernent le destin et l’avenir du pays. Les hommes d’État doivent avoir un certain niveau d’élévation de vue et de désintéressement, ils doivent traverser certaines épreuves, mais ce ne sont pas des épreuves de nature bureaucratique, ce sont les épreuves de la compétition politique. Mais dans le système actuel, nous en sommes déjà arrivés à un stade où les hommes d’États sont quasiment tous issus de la bureaucratie.

Le métier des bureaucrates, c’est de suivre docilement les ordres, pas à pas, et c’est ainsi qu’ils arrivent là où ils sont. Lorsqu’un bureaucrate devient homme d’État, comment n’aurait-il pas déjà perdu tous ses idéaux, toute son audace ?

Qu’y a-t-il de particulièrement redoutable dans cette façon de former les hommes de gouvernement au sein d’un système bureaucratique ? Prenons un exemple très simple. Imaginez que vous venez d’être promu adjoint du gouverneur régional. Combien y a-t-il de strates entre ce poste et celui de secrétaire du comité régional du parti ? Pas moins de cinq ! En passant deux années dans chaque grade, si vous êtes chanceux, au bout de dix ans vous pouvez devenir secrétaire du Comité régional. En accédant à ce poste, vous concentrez une large partie du pouvoir dans vos mains, il devient possible d’entreprendre quelques grandes choses. Mais avez-vous encore envie de progresser dans la hiérarchie ? Si vous voulez progresser, il faudra devenir maire adjoint. De maire-adjoint à secrétaire municipal, il y a de nouveau cinq grades, soit dix ans de plus. Puis de directeur adjoint de la province à secrétaire du comité provincial, de nouveau dix ans.

Réfléchissez bien, une fois passé ces trente années, il n’y a que deux résultats possibles : ceux qui avaient des idéaux, de l’audace, ceux qui avaient du mordant, ou bien ils sont déjà complètement éliminés, ou bien ils ont déjà été broyés jusqu’à faire disparaître leurs idéaux, leur mordant, les transformant ainsi en complets bureaucrates. Le résultat c’est tout simplement un pays dirigé par des bureaucrates.

Si nous n’avions pas besoin de changements politiques, si nous étions déjà devenus un État de droit, avec un gouvernement constitutionnel, une démocratie, alors nous pourrions encore nous en débrouiller. Mais le problème c’est que notre époque a précisément besoin de dirigeants d’exceptions, et ce système en lui-même n’est pas un système qui produit de grands leaders.

En quoi a consisté la chance des États-Unis ? Les pères fondateurs des États-Unis ont pu se transmettre le pouvoir successivement pendant trente ou quarante ans : Washington a gouverné huit ans, Adams quatre ans, Jefferson de nouveau huit ans, Madison encore huit ans, soit vingt-huit ans en tout pour ces quatre présidents, années au cours desquelles le système constitutionnel démocratique américain a eu le temps de s’établir.

Quelle est a été la chance de Taïwan ? Avant de mourir, Tchang Ching-kuo [fils et successeur de Tchang Kaï-chek à la présidence de la République de Chine à Taïwan, NdT] avait compris ces choses, et il avait commencé à les mettre en œuvre, ce qui a permis à Taïwan d’avancer.

Nos ennuis viennent de ce que les révolutionnaires de la première génération possédaient une autorité de ce genre, mais qu’ils n’ont pas entrepris ce genre de choses. Ensuite Deng Xiaoping est arrivé au pouvoir mais n’a pas eu suffisamment de temps, et finalement l’occasion a été manquée, une erreur qui nous coûte pas moins de six décennies.

Bien sûr, l’Histoire est toujours pleine d’aléas. Des circonstances imprévues peuvent aussi produire, par hasard, un homme avec un bel idéal, doté d’un fort sens du devoir, courageux, résolu, d’un sens du commandement, et qui ose entreprendre de grandes choses. Si une telle chose se produit, c’est une chance pour le pays et la nation.

Pour des raisons historiques particulières, la nouvelle génération de dirigeants nous donne un peu cette impression d’une certaine élévation de vue, l’impression qu’elle n’a pas été complètement broyée à travers tous les étages successifs du système bureaucratique. Nous devons donc continuer d’espérer. En ce sens, les dix prochaines années constituent une fenêtre d’opportunités pour les réformes en Chine.


Sur le web. Traduction : François Ménager pour Contrepoints.

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