La constellation du chien – Peter Heller

Par Theoma

« Ce que nous sommes, ce que nous faisons : on flaire un filet, on pousse, on le repousse, ce filet qui n’existe pas. Les nœuds des mailles aussi résistants que nos croyances intimes. Que nos peurs intimes. »

Après la fin, un nouveau commencement.

2014 débute en beauté avec un premier roman hallucinant. Difficile de faire entrer La constellation du chien dans une catégorie. Rien d'étonnant en lisant le cv de l'auteur, Peter Heller a exercé différents métiers : plongeur, maçon, bûcheron, pêcheur en mer, moniteur de kayak, guide de rivière et livreur de pizzas.

Si le roman semble inclassable, il se démarque avant tout par une écriture novatrice qui réussit à transcender le récit pour offrir la substance même de la narration. L'histoire qui nous est contée est l'après la Fin de Toute Chose. L'écriture est donc épurée, les règles grammaticales ne semblent même plus exister. Les mots sont comptés, ne sont plus que ceux qui sont essentiels. Peter Heller invente une nouvelle approche du nature writing. L'écriture est visuelle et odorante. On ressent la terre, l'eau, le vent, le sang.

Au fil des pages, j'ai pensé Au nord du monde, à La route ainsi qu'aux livres d'Edward Abbey. Qu'est-ce que la survie ? Le besoin de raconter son histoire dépasse-t-il celui de vivre ? Le rapport à l'autre, à soi, à l'existence, Peter Heller signe un roman apocalyptique effrayant, cruel, lumineux, onirique, poétique et lyrique. Un auteur, vous l'aurez compris, à suivre de près.

Actes Sud, 304 pages, 2013, traduit de l'anglais par Céline Leroy

Extrait

« Je laisse tourner la Bête, je garde des réserves d'Avgas 100, j'anticipe les attaques. Je ne suis pas si vieux, je ne suis plus si jeune. Dans le temps, j'aimais pêcher la truite plus que tout au monde ou presque.

Mon nom, c'est Hig, un nom un seul. Big Hig, si vous en voulez un autre.

Si je me suis déjà réveillé en larmes au milieu d'un rêve, et je ne dis pas que c'est arrivé, c'est parce qu'il ne reste plus une truite, plus une. La truite mouchetée, arc-en-ciel, fario, fardée, dorée, plus une.

C'en est fini du tigre, de l'éléphant, des grands singes, du babouin, du guépard. De la mésange, de la frégate, du pélican (gris), de la baleine (grise), de la tourterelle turque. Je n'ai pas pleuré jusqu'à ce que la dernière truite remonte le courant sans doute en quête d'une eau plus froide.

Melissa, ma femme, était une vieille hippy. Pas si vieille. Elle était belle. Dans cette histoire, elle aurait pu être Ève, sauf que je ne suis pas Adam. Je suis plus du genre Caïn. Ils n'avaient pas de frère comme moi.

Vous avez déjà lu la Bible ? Je veux dire, en prenant votre temps comme si c'était un vrai livre ? Allez jeter un coup d’œil aux Lamentations. C'est là qu'on en est, plus ou moins. On se lamente, plus ou moins. On se vide le cœur comme on fait couler de l'eau, plus ou moins.

Ils disaient qu'à la fin, ça se refroidirait après s'être réchauffé. Un gros refroidissement. On l'attend toujours. Elle est drôlement surprenante, cette bonne vieille Terre, et des surprises, elle en faisait déjà avant de se séparer de la Lune qui, depuis, n'en finit plus de lui tourner autour comme le jars autour de sa défunte compagne.

Finies les oies. À peine quelques-unes. En octobre dernier, j'en ai entendu qui cacardaient comme avant et je les ai vues, cinq qui ressortaient sur le bleu du ciel froid et purifié au-dessus de la crête. Cinq de tout l'automne, aucune en avril.

Je récupère l'Avgas 100 avec la pompe manuelle dans l'antique réservoir de l'aéroport quand il n'y a pas de soleil, et j'ai aussi le camion qui faisait les livraisons de fuel. Plus d'essence que la Bête ne pourra en brûler durant ce qu'il me reste de vie si je limite mes sorties aux environs, ce qui est bien dans mes intentions, pas le choix. C'est un petit avion, un Cessna 182 de 1956, un bijou. Crème et bleu. M'est avis que je serai mort avant que la Bête ne rende l'âme. J'achèterai la ferme. Quarante hectares de basses terres pour le foin et le maïs dans une région où il court encore une rivière à l'eau froide dégringolant des montagnes pourpres et gorgée de truites mouchetées et fardées. 

Avant ça, j'effectuerai mes tours de piste. Aller et retour. »