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La roue tourne : Ultra-riches et biais de sélection

Publié le 16 janvier 2014 par Copeau @Contrepoints
Idée reçue

La roue tourne : Ultra-riches et biais de sélection

Publié Par Guillaume Nicoulaud, le 16 janvier 2014 dans Social

Le fait que les riches d’aujourd’hui se soient fortement enrichis au cours des dernières années est une conséquence de la disparition des grandes fortunes héréditaires

Par Guillaume Nicoulaud.

Liliane-Bettencourt-L-Oreal

Depuis le début de la crise, la fortune des dix hommes les plus riches du monde a augmenté d’un peu plus de 117 milliards de dollars – soit 35% en moyenne.

Ce que cette affirmation a de remarquable c’est qu’elle a beau être tout à fait exacte, elle n’en induit pas moins ceux qui la lisent à en tirer des conclusions parfaitement erronées. Typiquement, lorsque vous l’avez lue, il est très probable que vous ayez compris que les hommes les plus riches du monde en 2008 ont vu leur fortune croître de 35% pendant la crise et sont donc aujourd’hui encore plus riches qu’il y a cinq ans.

Eh bien ce n’est pas du tout le cas. Explication.

Pour parvenir à ce chiffre, il suffit d’identifier les dix hommes les plus riches du monde (nous allons utiliser les données de Forbes), calculer le montant agrégé de leurs fortunes en mars 2008, faire de même en mars 2013 et mesurer la variation entre ces deux dates. Voici à quoi ça ressemble :

Le Top 10
(mars 2013)

Nom 2008 2013

Carlos Slim Helu (MX) 60 73

Bill Gates (US) 58 67

Amancio Ortega (ES) 20.2 57

Warren Buffet (US) 62 53.5

Larry Ellison (US) 25 43

Charles Koch (US) 17 34

David Koch (US) 17 34

Li Ka-shing (HK) 26.5 31

Liliane Bettencourt (FR) 22.9 30

Bernard Arnault (FR) 25.5 29

Total 334.1 451.5

Au final, on obtient bien une fortune totale qui est passée de 334 milliards de dollars en mars 2008 à 451 milliards de dollars en mars 2013 ; soit une variation de l’ordre de 117 milliards (+35%). D’où notre chiffre.

Seulement voilà : rien, dans cette statistique, ne vous dit que le Top 10 de mars 2013 est composé des mêmes individus que ceux qui composaient le Top 10 de mars 2008. C’est-à-dire que la classe des « ultra-riches » n’est pas nécessairement stable dans le temps ou, pour reprendre la formule de cet immense philosophe qu’est Franck Ribéry1, qu’il est tout à fait possible que la routourne™ ait tourné entre temps.

À titre d’illustration, voici le Top 10 de mars 2008 :

Le Top 10
(mars 2008)

Nom 2008 2013

Warren Buffet (US) 62 53.5

Carlos Slim Helu (MX) 60 73

Bill Gates (US) 58 67

Lakshmi Mittal (IN) 45 16.5

Mukesh Ambani (IN) 43 21.5

Anil Ambani (IN) 42 5.2

Ingvar Kamprad (SE) 31 3.3

Kushal Pal Singh (IN) 30 6.3

Oleg Deripaska (RU) 28 8.5

Karl Albrecht (DE) 27 26

Total 426 280.8

Comme vous pouvez le constater vous-mêmes, à l’exception de Bill Gates, Warren Buffet et Carlos Slim, tous les membres de ce club très fermé ont changé. En 2008, c’était notamment l’âge d’or des grandes fortunes indiennes – Mittal, Singh et les frères Ambani – qui, depuis, ont été remplacés par des américains – Ellison et les frère Koch – et quelques européens – Ortega, Bettencourt et Arnault. La routourne™ a bel et bien tourné.

Incidemment, la colonne 2013 de mon second tableau vous permet de savoir ce qu’il est advenu des fortunes du Top 10 d’il y a cinq ans. La réponse est sans équivoque : au total, ils ont perdu 145 milliards de dollars – soit une baisse de 34% en moyenne. Seuls Slim et Gates voient leurs fortunes augmenter ; Karl Albrecht parvient à se stabiliser ; tous les autres ont perdu des milliards2.

L’erreur – plus ou moins volontairement – d’un très grand nombre de commentateurs consiste donc à faire comme si le Top 10 (ou le fameux 1%) était constitué des mêmes individus d’une année sur l’autre. En réalité, ce n’est pas le cas et ce, pour une raison très simple : l’essentiel de la fortune de ces gens-là, c’est la valeur de l’entreprise dont ils sont propriétaires – laquelle est susceptible de varier considérablement dans le temps3.

À vrai dire, si vous y pensez un moment, vous conviendrez que le fait que la fortune des hommes les plus riches du monde aujourd’hui ait augmenté au cours des dernières années est on ne peut plus logique puisque, précisément, ils sont les hommes les plus riches du monde. Le biais de sélection est évident : c’est comme si vous vous étonniez de ce que les dix hommes les plus grands du monde soient précisément ceux qui ont le plus grandi ces trente dernières années.

Ainsi donc, si vous souhaitez vous faire une idée de l’évolution des grandes fortunes dans le temps, il faut raisonner par millésimes ; c’est-à-dire suivre une même population sur plusieurs années : en l’occurrence le Top 10 de 2008 sur cinq ans, le Top 10 de 2007 sur quatre ans etc…

Enfin, vous noterez que plus la routourne™ tourne, plus on devrait observer ce phénomène. En effet, si le classement évolue fortement d’une année sur l’autre, cela signifie que les riches d’aujourd’hui se sont relativement enrichis ces dernières années tandis que ceux d’hier se sont relativement appauvris. En d’autre termes, le fait que les riches d’aujourd’hui se soient fortement enrichis au cours dernières années est aussi une conséquence de la disparition des grandes fortunes héréditaires ; de ce monde où l’on pouvait naître dans le Top 10, le rester toute sa vie même en perdant des fortunes et transmettre son classement à ses enfants.

C’est d’ailleurs précisément ce qu’observe Forbes depuis quelques années : jamais le haut du classement n’a à ce point été occupé par des gens qui ont construit leurs fortunes de leur propres mains – Larry Hellison, fondateur d’Oracle et cinquième du classement 2013, étant un exemple des plus remarquables du phénomène.

La conclusion, vous l’avez sans doute vue venir, c’est que notre statistique signifie précisément l’inverse de ce que vous pensiez.


Sur le web.

  1. Pardon. Mettez ça sur le compte de la fatigue.
  2. Rassurez-vous pour eux, ils vivent encore très bien.
  3. Quoi ? Vous pensiez que Bill Gates avait 67 milliards de dollars sur son compte courant ?
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