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Interview : Samuel Demarchi "La rigueur scientifique au service de la bonne utilisation du non-verbal "

Publié le 27 janvier 2014 par Hugues @hugues_delmas
Interview : Samuel Demarchi Samuel Demarchi est enseignant et chercheur au laboratoire de psychologie sociale de l'université Paris 8 depuis 2006. Actuellement, il enseigne les statistiques aux étudiants de psychologie. Intervenant dans divers diplômes pour des conférences sur des thèmes de psychocriminalistique, il s'est intéressé à la communication non-verbale dans le cadre de la détection du mensonge pour laquelle son avis demeure complexe. 


Hugues Hippler : Il peut apparaître étonnant que vous travailliez sur la détection de mensonge tout en ayant une conviction mitigée, partagée. Si vous insistez dans vos travaux, c'est que vous pensez tout de même y trouver quelque chose au bout...

Samuel Demarchi : Je sais que ce point de vue peut apparaître comme schizophrène, mais ce n'est pas un manque de stabilité quant à mes opinions sur la détection du mensonge. C'est plutôt la crédibilité voire la toute-puissance accordée à certaines méthodes qui me pousse à conseiller de restreindre au maximum leur utilisation dans des affaires criminelles où des vies sont en jeu, que ce soit celle de l'accusé (qui peut être innocent) ou des vies innocentes lorsque les enquêteurs sont persuadés de détenir un criminel alors que l'auteur est toujours en liberté. Lorsque l'on cherche à savoir si quelqu'un ment - soyons franc, c'est surtout le mensonge que l'on recherche, pas la sincérité - le pire ennemi n'est pas la personne interrogée mais bien ceux qui l'auditionnent et analysent ses déclarations ou comportements. Une solution consisterait à dissocier la phase de recueil des comportements et des déclarations de la phase d'analyse. J'espère que c'est ce qui est fait lorsque des personnes passent au "détecteur de mensonge"...
Je n'ai aucun doute que l'on parviendra à plus ou moins brève échéance à faire émerger des techniques qui permettent de détecter avec des taux d'erreurs faibles les personnes qui mentent. Les dernières approches en neuropsychologie sont très prometteuses, car ils tentent de repérer les les signaux automatiques produits par l'activité cérébrale.
Imaginons que les enquêteurs retrouvent l'arme du crime, un couteau. S'ils présentent séquentiellement plusieurs couteaux au suspect en enregistrant ses ondes cérébrales, et qu'une onde P300 apparaît pour le seul couteau retrouvé sur les lieux du crime, alors cela devient un indice compromettant pour l'accusé !
Ces approches, que l'on regroupe sous le nom de Concealed Information Test, vont connaître un essor sans précédent. Cependant, il est possible d'utiliser des contres-mesures qui bloquent l'apparition de l'onde cérébrale, annulant ainsi toute efficacité du paradigme initial. Une évolution va consister à coupler ces travaux avec des approches plus traditionnelles où les personnes resteront en interaction constante avec les enquêteurs. Cela permettra de repérer plus facilement l'utilisation de contre-mesures, d'augmenter la charge cognitive si l'on croise cette méthode avec des entretiens, et de repérer certains signes verbaux ou non-verbaux dont on sait qu'ils sont reliés statistiquement (mais pas inévitablement) à la dimension sincérité/mensonge.
L'utilisation de ces nouvelles connaissances est de manière évidente très poussée. Que penser maintenant des formations en synergologie d'une seule journée proposées aux policiers. Est-ce contre-productif ?

C'est décontenançant ! Je n'avais jamais entendu parler de cette méthode. J'ai donc, comme toute personne mue par l'esprit scientifique - et donc de contradiction - cherché à en savoir plus en consultant notamment les bases de données scientifiques en psychologie, neurosciences, médecine, etc. Et, étrangement, je n'ai trouvé aucune recherche publiée qui renvoie à ce mot-clé. Dépité, je m'en suis remis à Google. Je suis tombé sur plusieurs sites vantant les avantages de la méthode, le bien-fondé à suivre des séminaires de formation, à acheter des ouvrages. Certains présentent très succinctement la méthode et la validation "scientifique" de la méthode, en citant des grands noms de la science, comme Darwin. Il y a régulièrement des renvois à des articles scientifiques que je connais bien, mais l'inconvénient est que les auteurs cités ont souvent réalisé une reprise de tous les travaux antérieurs qui montrent parfois des résultats inverses, réunis ensuite afin de voir le lien qui ressort sur des dizaines de travaux scientifiques publiés. Ils sont très loin de retrouver les résultats avancés par les synergologues.
Il faut à ce stade que je résume l'approche synergologique car je ne veux en aucun cas jeter le discrédit sur cette méthode en entier. Seul l'un de ces champs d'application m'inquiète.
La méthode s'axe essentiellement sur le langage non-verbal, vise à la "compréhension de la personne", et s'intéresse à de nombreux domaines liés aux relations humaines, qu'elles soient familiales, professionnelles, etc. Sur ces points, je n'ai pas grand chose à redire. Par contre, utiliser cette méthode pour déclarer devant des enquêteurs ou, plus grave, devant la Justice que le suspect a menti car en parlant il a aussi penché « sa tête légèrement à droite dans son axe latéral droit, etc. », alors cela devient beaucoup plus inquiétant. Plusieurs méta-analyses publiées dans les revues scientifiques de référence du domaine ont montré que certains comportements verbaux et non-verbaux étaient associés à la sincérité ou au mensonge, mais aucun n'a mis en évidence les éléments cités comme étant liés statistiquement à la sincérité ou au mensonge. C'est tout simplement du charlatanisme et dangereux !

Quel sens final souhaitez-vous donner à vos travaux de recherche ? L'aspect non-verbal peut-il être un tout ou restera-t-il une parenthèse ?

L'aspect non-verbal ne peut pas être écarté par quelqu'un qui a une visée d'application de ses travaux de recherches. Mais en l'état actuel, on ne peut pas encore associer aux méthodes non-verbales un taux d'exactitude substantiellement plus élevé que le hasard. L'avenir passe impérativement par l'élimination, ou a minima par un contrôle, un garde-fou de nos croyances vis-à-vis du mensonge, du menteur et du fait de mentir. Ces représentations gouvernent tous nos agissements et nos inférences. Et dire qu'une personne est sincère ou ment n'est ni plus ni moins qu'une inférence basée sur des observables. Ce n'est pas la même chose que de dire : "Tiens, aujourd'hui il pleut".
Dès que l'on pense avoir un ensemble d'indicateurs du mensonge ou de la sincérité, il faut les éprouver non pas à travers un décompte de leurs occurrences sur des vidéos sincères pour les unes, et mensongères pour les autres, mais les éprouver en montrant ces mêmes vidéos et en demandant à des personnes, qu'elles soient novices ou professionnelles, de dire si la vidéo présente une personne sincère ou menteuse sur la base des nouveaux indicateurs. Et le faire en s'efforçant de contrôler le plus possibles tous les autres comportements parasites. Ce n'est que le pourcentage de classifications correctes qui pourra amener à conclure que ces nouveautés sont plus efficaces.
Mais l'avenir est prometteur dans ce domaine des comportements non-verbaux, car nombreux sont ceux qui abandonnent leurs croyances pour aller vers des connaissances plus scientifiques. Et c'est là l'essentiel...
Propos recueillis par Hugues Hippler
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