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Demain il fera grand jour et nous sortirons de l'ombre

Par Alainlasverne @AlainLasverne

 

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uste conserver ce qui peut l'être et chercher ce qui vient, qui est peut-être déjà là, recouvert de brume, en ces temps de duplication des êtres comme des choses, non pas à l'identique mais dans une version toujours plus mineure, transparente, handicapée, d'eux-mêmes, voilà une entreprise qu'on peut juger noble. Si l'on entend par noble les causes quasiment perdues, presque oubliées, à jamais nécessaires.

Alors, j'affirmerais que l'écriture compte. Je lis pour la première fois Molloy * de Samuel Beckett et je me dis qu'un homme qui a pu écrire le passage qui suit ne peut que susciter des chevauchées.

Une vive douleur me traversa le genoux. Qu'est-ce que tu as, papa ? dit-il. Je me laissai tomber sur l'escabeau, relevai mon pantalon, regardai le genoux, pliai et déplai plusieurs fois la jambe. Vite, l'iodex, dis-je. Tu es assis dessus, dit-il. Je me levai et le pantalon retomba autour de ma cheville. Il y a dans cette inertie des choses de quoi rendre littéralement fou. Je poussai un rugissement que durent entendre les soeurs Eslner. Elles s'arrêtent de lire, lèvent la tête, se regardent, écoutent. Plus rien. Deux vieilles mains veinées, baguées, se cherchent, se pressent. Je relevai à nouveau mon pantalon, le roulai avec rage sur ma cuisse, soulevai le couvercle de l'escabeau, y pris l'iodex et m'en frottai le genoux. Le genoux est plein de petits os qui bougent. Fais-le bien pénétrer, dit mon fils. Ca, il me le paiera plus tard.

Qu'est-ce qui se passe là-dedans ? Des Todorov et autres Ducrot nous l'expliqueraient avec, je le crains, une démonstration un tantinet obscure. Pas sûr qu'ils atteignent le punctum où tout s'éclaire, pas sûr que j'ai envie qu'on m'explique tout le temps ce que mon expérience me susurre.

Lire ce genre d'ouvrage c'est difficile, plus difficile aujourd'hui. Notre attention est plus faible, lézardée qu'elle est par les écrans, par le travail de plus en plus abrutissant et par la place définitivement instable qui nous est allouée dans le processus social. Alors, comme des enfants peu lecteurs, nous avons tendance à sauter des mots, des phrases, à inventer et surtout à avoir des blancs. Notre esprit ne s'évade pas, non, il se grippe et n'enregistre plus.

Nous nous ennuyons plus facilement, aussi. Notre attention diffuse réclame du sang neuf. Il lui faut son quota d'action, de suspense. Du sang, du viol, de la poursuite et de l'exotisme sinon je zappe, je saute des passage. Personne à sauver, personne à conquérir, pas de trésor ou de serial-killer, pas de cauchemar incarné, de monstre caché dans les égouts ou de graal au fond d'une tour au bout de l'univers, je zappe.

Nous n'avons pas besoin de miroir, Photoshop suffit. Pas besoin de combats douteux, d'introspections franchement casse-gueules et d'échos déstabilisants du monde tel qu'il vit en nous. Au XXIème siècle, pas question de suer sur un bouquin pas franchement fléché, aux passages sombres et aux personnages gris. On veut de la couleur, des vrais impasses, des buts clairs, des personnages typés et des intrigues avec un shoot d'adrénaline toutes les vingt pages.

J'entends déjà les cœurs indignés, les amoureux brandissant leur Joyce, leur Simon, leur Gracq, leur Jelinek, leur Volodine ou leur Manchette, leur Junger ou leur (nom du dernier nobel français).

On ne va leur raconter d'histoire à eux, non. Ils continueront, vaille que vaille, à s'user sur les yeux sur leur patrimoine, ils continueront à louer ses fragments si divers, si uniques. Ils les réclameront toujours dans leur magasin préféré. Ils ne les trouveront plus guère dans les rayons sinon en version expliquée aux Terminales, en version remastérisée pour feuilleton télé, en version inspirée pour porno-soft prétentieux ou en version muséifiée pour intellectuel cathodique.

Ils jetteront un dernier coup d’œil à ces pages qui leurs parlaient avant. Ils reconnaîtront chaque aspérité, chaque caillou de ces chemins qui conduisaient leur ombre et tant d'autres nulle part. Ils fouleront encore une fois ces sentiers et reverront les signes étranges et beaux qui ne leur parlaient qu'une de la vie singulière, sans issue et universelle qui est la leur. Alors, ils verront le bout du chemin et tenteront de réfléchir, de trouver quelque chose là. Dans l'infinité des rayons, dans le bruit et le mouvement perpétuel. Celui ou celle qui leur racontera cette histoire où la Terre est finie, le monde est vendu, Narcisse partout, mais existe encore l'humain.

C'est évidemment précher pour une langue qui ne se met pas au service de l'histoire, mais où l'histoire sert la langue.

Dans l'écriture de Molloy comme dans toutes celles qui font le choix - si on peut parler de choix quand à cette chose si intime et singulère qu'on appelle style - de la langue d'abord, le livre n'est plus auto-référentiel. Il ne renvoie plus seulement à lui-même. Quelque chose explose dans chaque mot et déborde du récit, comme un vêtement trop serré, ou une aura. Voilà, les mots  possèdent une aura. Ce sont des mots vivants conrairement aux mots de l'écriture "blanche" du journaliste ou du simple raconteur d'histoire. Ils disent ce qu'il y a au départ du langage, la limite et l'universalité.

Ce n'est pas seulement quand Molloy dit Il y a dans cette inertie des choses de quoi rendre littéralement fou, c'est plutôt dans les mains veinées, baguées, dans le je ou dans le genoux est plein de petits os qui bougent. Tout le monde sent ces petits os, tout le monde  peut éprouver leur fragilité. Et qui n'a pas été contraint, limité à la faible lumière du je, quand le monde est un tunnel où nous traînons, malades ?.. Ainsi, les mots de la langue véritable excèdent leur signification première. Leur sens se dédouble en permanence, pour livrer, délivrer un sens autre, comme une sorte de conscience de la langue elle-même qui se rappelerait pour qui, pour quoi elle parle. Pour nous et non pas seulement pour pour le fonctionnel ou pour l'oubli de soi.. Elle murmure "écoute-bien, ceci est un ruban de Moëbius; tu y découvriras un récit et tu comprendras un peu de toi dans le monde, un peu du monde en toi, à la fin".

* Molloy - Samuel Beckett - Editionis de Minuit "double" - p. 162


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