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Projeter nos propres représentations… mettre en danger

Publié le 14 février 2014 par Cassandria @cassandriablog

Article paru sur Energie et développement
le 13 février 2014

Intéressant pour l’étude du contexte et pour remettre en question l’approche que nous avons tous d’une autre culture, de ce que nous pensons qu’elle est par nos préjugés, mais surtout simplement par nos habitudes. On ne progresse jamais autant qu’avec un bon petit choc culturel et une remise en perspective de ce que l’on croit établi ! (et on fait moins d’erreurs ensuite)

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"Théorie du genre" : mon expérience d’humanitaire et de professionnel du développement durable

Projeter nos propres représentations… mettre en danger

Bien qu’un peu exotique pour le grand public, la notion de genre est largement utilisée, et avec profit, dans de nombreux domaines dont les deux qui m’occupent : l’humanitaire et le développement durable. Je pense que nous y sommes nombreux a regarder avec incrédulité l’emballement autour de cette notion (enfin, plutôt autour du buzzword "genre").
Pour ma part, j’y vois surtout une marque d’ignorance. C’est pourquoi, j’aimerais prendre un peu de temps pour partager avec vous ma propre expérience du sujet.

Genre = égalité homme/femme ?

J’avoue n’avoir jamais entendu parler de genre (en dehors des accords des participes passés en CE2) avant de rejoindre le secteur humanitaire. Secteur dans lequel, cette notion est omniprésente : la plupart des bailleurs de fonds publics (type AFD, EuropeAid ou USAID) ont des politiques consacrées à ce sujet. Certains demandent même des études d’impacts "gender" (les suédois pour ne pas les citer), la plupart des ONG y font référence, Coordination Sud à une commission genre… Enfin bref, il n’y a guère plus qu’une poignée d’outils qui font réellement consensus dans la communauté humanitaire et le genre en fait partie. Quitte à être parfois un peu mis à toutes les sauces.
Bien qu’un peu moins répandu, le genre est aussi récurrent lorsqu’on parle de développement durable. L’ISO26000, par exemple, en fait plusieurs mentions. Dans sa version anglaise en tous cas : en français, "gender equality" a été traduit tout simplement par "égalité entre hommes et femmes".


Et c’est bien comme ça que j’ai compris ce mot lorsque j’y ai été confronté la première fois… Il m’a semblé que "genre" était une façon un peu pédante de dire "égalité homme/femme".
En réalité, c’est légèrement plus compliqué que ça : le genre désigne la part acquise de l’identité sexuelle, la dimension culturelle qui se superpose à la dimension naturelle du sexe biologique, en bref tout ce qui fait de vous un homme ou une femme et à quoi vos gènes ne vous contraignent pas.
Quitte à aller à hérisser les poils d’à peu près tout le monde, je trouve que la notion de genre est fondamentalement conservatrice puisqu’elle reconnaît que les différences biologiques rendent impossibles une égalité réelle entre homme et femme.

Il faut aussi comprendre que le genre est l’étude d’une situation existante, ce qui le différencie fondamentalement de l’égalité homme/femme qui est un objectif. Il y a un peu la même différence qu’entre la biologie moléculaire et la guérison du cancer, si vous voulez.

OK, et à quoi ça sert ? A l’élevage des buffles (entre autres)

Bon, d’accord, l’étude de la biologie moléculaire peut servir à guérir le cancer, mais l’étude du genre ça sert à quoi ? Laissez moi vous raconter une histoire…

Nous sommes dans une région rurale déshéritée d’Afrique. Les habitants vivent dans une extrême pauvreté, les parents n’ont pas les moyens d’envoyer leurs enfants à l’école et beaucoup souffrent de malnutrition. Une organisation humanitaire décide de leur venir en aide.
Il se trouve que les agriculteurs de cette régions élèvent traditionnellement des buffles. Très bien, se dit-on, nous allons leurs donner un coup de main : les aider à acquérir de nouvelles bêtes, leur enseigner des techniques plus efficaces, etc… Comme ça ils pourront accéder à des revenus réguliers (grâce au lait) et enrichir l’alimentation des enfants.
L’idée parait bonne. Le programme est mis en œuvre et tout se passe selon le plan : l’élevage se développe, les troupeaux grandissent et le commerce des produits laitiers suit. Mission accomplie.

Sauf qu’un an après lorsque l’ONG revient évaluer la situation, elle s’aperçoit que la malnutrition a progressé et que le taux de scolarisation baisse.

Projeter nos propres représentations… mettre en danger

Que s’est-il passé ? On se gratte longuement la tête, jusqu’au moment où quelqu’un se décide à conduire une étude de genre.
On s’aperçoit alors que, dans cette communauté, ce sont les femmes qui s’occupent de l’élevage et les hommes qui font le commerce. Il s’agit typiquement d’une répartition des rôles culturelle, d’ailleurs plutôt contraire à celle  que l’on pourrait observer sous nos latitudes. On est en plein dans le genre.
C’est cette répartition des rôles qui explique que le programme a eu l’effet exactement inverse de celui qui était espéré : en aidant les habitants à développer leurs troupeaux, on a donné plus de travail aux femmes, celles-ci ont eu moins de temps pour s’occuper des enfants et les filles ont été retirées de l’école pour venir aider à l’élevage. Quant aux revenus supplémentaires, ils ont été captés par les hommes puisque ce sont eux  qui vont au marché.

Comprendre les rôles de chacun est essentiel au développement durable

Les études de genre sont bien sur un outil indispensable pour travailler sur les rapports homme/femme, lutter contre les violences faites aux adolescentes ou les mutilation génitales, par exemple. Dans ce cas, une question délicate se pose : dans quelle mesure projette-t-on nos propre représentations de genre sur la population avec laquelle on travaille ? Et pourquoi serait-elle plus légitime ? Ces questions ne sont pas liées à la notion de genre en tant que telle mais à la finalité du programme. Elles se posent de la même façon à chaque fois que l’on essaye de promouvoir une organisation sociale jugée meilleure ou plus efficace.
Dans le cas qui nous occupe, l’objectif n’était même pas lié à l’égalité homme/femme, il ne s’agit absolument pas de remettre en cause l’organisation existantes (et pour cause, elle était ignorée au début du programme). L’intérêt du genre va donc bien au-delà de la promotion de l’égalité.

D’une manière générale, quand vous voulez faire avancer une société, que vous soyez une association, une entreprise soucieuse de sa responsabilité sociétale ou un gouvernement, il est indispensable de bien comprendre la place et le rôle de chacun dans cette société. Sans ça, vos efforts risquent d’accroître les inégalités et de se révéler contre-productifs. C’est vrai des différences de genre, mais c’est aussi vrai des différences ethniques, culturelles ou sociales.

La "théorie du genre", si tant est qu’elle existe, consiste simplement à reconnaître cette réalité et à considérer qu’elle est digne d’être étudiée.


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