Êtes-vous plutôt parano, ou franchement schizo ? Par Alexandre Lacroix (PM no 75)

Publié le 15 février 2014 par Donquichotte

 

J’ai lu...

Êtes-vous plutôt parano, ou franchement schizo ?

Par Alexandre Lacroix (PM no 75)

... et me suis dit : pourquoi ne pas essayer de répondre à cette question. Je vois ça un peu comme une sorte de test.

Puis, avant de lire, je me suis mis à me penser, et aussi à penser certaines personnes autour de moi. J’essayais de voir si cette équation-question, posée par Lacroix (le professeur Lacroix ? ou le philosophe Lacroix ?), avait quelque réalité. C’est un peu drôle d’agir ainsi, et surtout, parce que je ne connais rien à ces deux réalités, je veux dire, je n’ai aucune connaissance en psychiatrie, ni en psychanalyse. Ni ne connaît aucun schizophrène, ni aucun paranoïaque, dans mon entourage, du moins « libellé-diagnostiqué » comme tel. Alors, allons donc voir !

J’essaie avant tout de résumer librement (le texte complet) le propos du professeur Lacroix, et sans doute, me poserai-je des questions, ce qui est déjà toute une affaire ; mais, comme je le fais souvent quand je lis, du sérieux, comme du n’importe quoi, je fais des analogies – l’analogie, cet outil indispensable et imparfait, quand je m’obstine à lui trouver des significations qui peuvent parfois être tirées par les cheveux ! -, et j’essaie par là de me « dire » des choses, de me « penser », et de me voir « mieux »... gros défi ! Voilà où je voulais en venir : il m’importe de réfléchir aux autres, à la vie... à moi, et un texte comme celui-là ne me laisse pas indifférent. Voilà, c’est tout simple, allons-y.

D’abord les termes... je regarde le dictionnaire culturel en langue française (dclf) : extraits...

On dit de la schizophrénie : « psychose caractérisée par une désagrégation psychique (ambivalence des pensées, des sentiments, conduites paradoxales), la perte du contact avec la réalité... » mais aussi, dans une acceptation psychanalytique (Freud) : « refus des codes formateurs du moi et garants de la société ». Et le schizophrène, la médecine le définirait ainsi : il est un « rêveur éveillé ». On dit aussi, à propos de la schizoïdie, que c’est une constitution mentale qui montre une tendance « à la solitude et à la rêverie, une difficulté d’adaptation aux réalités extérieures », sorte d’étape avant la schizophrénie.

On dit de la paranoïa, en psychiatrie : « Maladie mentale, trouble de l’intelligence... Délire chronique systématisé avec conservation de la clarté et de l’ordre dans la pensée... », et en psychanalyse : « Psychose chronique caractérisée par un délire, bien systématisé ou non, par la prédominance de l’interprétation, un fonctionnement intellectuel normal... »

Je pars de là.

Lacroix observe, depuis l’Institut des médecines parallèles et perpendiculaires, IMPP, où il occupe un poste de consultant en thérapie métaphysique (est-ce une « fable » tout ça ?) deux types de stratégies chez ses patients qui répondent à l’intensité des rythmes de la société contemporaine: celle des paranos, et celle des schizos.

Les paranos auraient tendance à se bâtir en eux-mêmes une forteresse de subjectivité inexpugnable « dont ils interdisent l’entrée à quiconque » et depuis laquelle ils gèrent leurs expériences de vie.  Pour eux, il y a du permanent dans l’existence, « inaccessible au temps, soustrait au devenir ». Donc, hermétique au changement, ils jouent des rôles, ils se la joue, cette vie, artificiellement, « étonnamment inaccessible à la souffrance morale ». Ils sont intelligents, ils comprennent peut-être, se regardant, qu’ils se privent du sel de la vie, ce « sel perturbateur » qui risquerait de les faire sortir de leur forteresse intérieure, bloqués qu’ils sont dans « les limbes de leur psychisme ».

Les schizos, eux, n’auraient pas ce noyau dur intérieur, leur personnalité serait « naturellement ouverte et en devenir. À leurs yeux, c’est la vie qui fait d’eux ce qu’ils sont. En somme ils se voient comme un assemblage disparates de pensées et de sentiments en perpétuelle évolution ». Ils aiment voyager, et acceptent facilement d’être parfois en déséquilibre, parce qu’ils savent à chaque fois se réorganiser. Ils apprennent toujours - ils ne savent pas assez -, à réguler leurs désirs divergents et leurs métamorphoses s’ils ne veulent pas se perdre, perdre le sens qu’ils veulent donner à leur vie.

Sa conclusion :

« D’un côté, les schizos, ceux pour qui le moi n’a aucune unité et qui prônent l’ouverture des possibles. De l’autre, les paranos, qui cadenassent leur ego et visent la perfection ».

Lacroix retrace aussi, et très brièvement, ce qu’en disent certains philosophes et penseurs. C’est un essai, écrit-il, de classification « philopathologique » ( ?). Il nous invite à consulter cette classification afin de nous aider à « élaborer le mélange qui nous conviendrait ». Voyons voir.

Il y a d’un côté, ceux qui ont la tendance schizo :

Chez Épicure, notre âme serait traversée de « simulacres », d’images, ouvertes à tout vent. Il faut donc gérer ces simulacres, c’est-à-dire, trier ses désirs et ne satisfaire que « ceux qui sont à la fois nécessaires et naturels ». Le schizo admet le « chaos », mais le gère.

David Hume dit que les paranos voient des murs là où il n’y a que du vent. Pour lui, quand le schizo pénètre en dedans de lui-même, il a et voit des « perceptions particulières », il ne peut saisir son soi-même sans une « perception ». Autrement, il n’aurait aucune conscience de lui-même ; autrement dit, il n’existerait pas sans cela. « Ainsi, la schizophrénie est un destin : nous sommes naturellement multiples ».

Friedrich Nietzsche croit que « quiconque veut avoir le plus de plaisir possible, doit souffrir au moins autant de déplaisir ». Ainsi la vie des schizos est une suite de « contraires » qui s’engendrent constamment, et réciproquement.

« Tous schizos », ce serait le mot d’ordre de Gilles Deleuze. Pour lui, les paranos sont rapides, intelligents, zélés, perfectionnistes. Et les schizos, eux seraient irrécupérables et improductifs. Mais comment atteindre leur mode de pensée ? En s’intéressant, dit-il, à lueurs zigzags, à leurs fêlures, en essayant d’entrer dans leur soi-même, en se méfiant des déterminismes qui voudraient les faire revenir à leur point de départ, à leur papa-maman. Si je comprends quelque chose là-dedans, il n’y a peut-être de salut, pour les schizos, que dans la connerie, que dans le délire, que dans leurs « nombreuses sorties du sillon de la vie ». Ouf !

Et de l’autre, ceux qui ont la tendance parano.

Chez les Stoïciens, le « moi » est bien fermé. Comme pour chez Marc-Aurèle, les choses de la vie ne touchent pas à leur âme, cela ne les trouble pas. Ils contrôlent étroitement leurs représentations, et ne cherchent pas à agir sur les choses qui ne dépendent pas d’eux. Leur principe directeur : ils ne font pas ce qu’ils ne veulent pas faire. Ainsi, leur intelligence, libre de « passions », est une citadelle, ils sont alors dans une position « inexpugnable ». Leur « moi » est un donjon, une forteresse. Personne n’y entre.

Emmanuel Kant dit qu’il ne peut se saisir lui-même ; alors, il propose une morale exigeante, organisée autour du « devoir ! nom sublime et grand ». Seule façon pour lui de s’élever au-dessus de lui-même, seule conduite de vie possible, puisque, s’il est impossible de se connaître soi-même, la seule « façon d’être », c’est d’être « irréprochable », à ses yeux, et partant, aux yeux des autres.

Pour Arthur Schopenhauer, le parano ne doit pas laisser tomber son « masque », sinon cette lucidité le vaincrait, vaincrait son existence. Il doit, pour que la lumière ne l’atteigne pas, et au fondement même de son combat – pour ne pas mourir -, être « égoïste », seule forme que peut prendre pour un être humain, le « vouloir-vivre ». Pour lui, « il est manifeste que chacun veut tout pour soi, veut tout posséder, tout gouverner ».

Jean-Jacques Rousseau se confesse d’avoir créé une entreprise (de vie) qui n’eut jamais d’exemple. Pour lui, ce qui fait l’unité de son moi, et de son authenticité, c’est « dans l’intime ». Plus il se met à nu, plus il est vulnérable, il n’a plus d’armure... et ainsi, il craint, se faisant, tout ce qui bouge autour de lui. Il voit des conspirateurs partout. Si on le prend aux mots, il ne reste qu’une solution aux « paranos »: rester dans l’intime de leur soi, ne pas se déflorer, ne pas oser sortir.

Michel Foucault s’intéresse aux « techniques de soi, par lesquelles les humains peuvent se former eux-mêmes et donner un certain style à leur vie ». Et pour lui, « faire une œuvre d’art » de sa vie est le summum de la maîtrise. Oui, mais quelle maîtrise il faut, je crois !

Voilà ! Est-ce que j’ai passé le test ? Ça m’a bien amusé en tous les cas. Et si je dois me comprendre !?... disons que, suite à cette lecture, je me sens, si on peut parler de tangente, un peu plus schizo que parano. Voir !

Il faut "fouiller notre âme humaine", disait Michel Chartrand. Quand il était à la trappe, et oui, il a essayé d'être un "moine", il disait que là… il avait été pris "pour vivre pleinement". Curieux! quand on connaît le bouillant syndicaliste qu'il a été. Vivre pleinement à la trappe! On se demande! Il s'explique ainsi: "dorénavant, j'étais pris pour vivre avec moi-même, devant moi-même". Cela, ajoute-t-il, demande une discipline rigoureuse.

Alors oui! je continue de fouiller mon âme humaine.

Je sais que la psychanalyse ne m’émeut pas particulièrement, j’ai plutôt pour elle un petit biais négatif, alors j’ai lu ce livre. Le titre est clair...

Pierre Debray-Ritzen

« La psychanalyse, cette imposture » 

J’y reviendrai !