Magazine Amérique du nord

Une leçon du Québec

Publié le 13 mai 2008 par Boothroyd

Lu sur rue89.com un article de Michel Wieviorka sur la nation et le multiculturalisme au Québec...

Il est toujours sain, pour réfléchir aux débats qui agitent notre société, de regarder ailleurs et de faire notre miel d’expériences étrangères. La faute de goût du chef de l’Etat à l’occasion du 400e anniversaire de la fondation de la ville de Québec (par des Français) nous rappelle justement qu’au Québec aussi on s’interroge à propos de la nation et de toute sorte de thèmes connexes -diversité, laïcité, intégration, etc.

Car en recevant en premier lieu et avec les plus grands égards Michaëlle Jean, gouverneure générale du Canada, représentante de la reine d’Angleterre exerçant les fonctions de chef d’Etat, le 9 mai 2008, Nicolas Sarkozy s’est placé aux antipodes du fameux "Vive le Québec libre" du Général de Gaulle en 1967, et a heurté de plein fouet la fibre nationale québécoise. Or celle-ci est particulièrement sensible.

Comment s'accomoder des différences culturelles?

Pour faire face aux tensions qui entourent tout ce qui touche à l’identité nationale, le gouvernement québécois a mis en place en février 2007 une commission coprésidée par l’historien Lucien Bouchard et le philosophe Charles Taylor, qui rendront public leur rapport dans quelques jours. La "Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles" avait pour mission d’examiner la délicate question des "accommodements raisonnables", et s’est en fait penché sur la question beaucoup plus générale: "Qu’est-ce que le Québec?": nous pourrons certainement tirer profit de ses analyses, sinon de ses recommandations.

L’"accommodement raisonnable" est au départ, en 1985, une décision de justice en faveur d’une vendeuse se réclamant de l’Eglise universelle de Dieu, refusant de travailler le samedi et obtenant un jugement obligeant son employeur à respecter ses convictions et à modifier ses horaires de travail. La décision, qui a fait jurisprudence, est individuelle, et non pas collective, le droit qu’elle reconnaît est accordé à une personne, et non à une minorité religieuse (ou autre).

Par la suite, plusieurs arrangements ont été établis, toujours controversés: modifications des horaires de certaines piscines publiques de Montréal pour que des périodes puissent être réservées aux femmes, autorisation accordée à un jeune Sikh de porter son couteau cérémonial à l’école –à condition que ce soit sous ses vêtements, cousu dans un étui de tissu; refus de réserver un local de prière pour les étudiants musulmans de l’Ecole de technologie supérieure de Montréal, et accord pour qu’ils se recueillent dans des salles de cours inutilisées; "givrage" des fenêtres d’une salle d’entraînement donnant sur une ruelle où est située une synagogue: des Juifs hassidiques souhaitaient empêcher les membres de leur communauté de voir des femmes en tenue de sport, etc.

Mais d’une part, ces "accommodements raisonnables" ne règlent pas tout, et d’ailleurs, la Commission Bouchard-Taylor est allée bien au-delà des demandes qu’ils sont venus régler, et qui ne concernaient pour l’essentiel ni des musulmans ni des Sikhs ni des Juifs, mais des sectes et confessions protestantes et des handicapés.

Car elle a fonctionné dans un contexte historique où les incidents se multipliaient, fortement médiatisés: à propos de l’islam, du port du "hijab" (porté par une spectatrice d’un tournoi de football ou par des participantes à une compétition de taekwondo), de la présence de musulmans dans une "cabane à sucre" où ils ont demandé que l’on modifie la nourriture traditionnelle (comportant du porc) et où une vingtaine de personnes ont été invitées à sortir de la salle de danse le temps de la prière dans la pièce voisine, sans parler des résolutions du conseil municipal de la petite ville d’Hérouxville invitant la population à respecter des "normes de vie" proscrivant, notamment, rien moins que la lapidation des femmes sur la place publique "ou en les faisant brûler vives, les brûler avec de l’acide, les exciser".

Les Québécois, une minorité parmi d'autres?

Et d’autre part, les "accommodements raisonnables" sont perçus par nombre de Québécois comme l’expression du pouvoir canadien, anglophone et multiculturaliste, puisqu’en dernière instance, c’est la Cour suprême fédérale qui tranche et décide en la matière.

Le débat, du coup, fait rage dans les médias du Québec, et bien au-delà. Les "accommodements raisonnables" ne viennent-ils pas entériner, exacerber, approfondir la crise de l’identité nationale québécoise, en donnant à des identités venues d’ailleurs une certaine légitimité? Et ne sont-ils pas inscrits dans la logique de domination anglophone, et plus précisément dans le multiculturalisme qui permet au Canada, depuis les années 1970, d’en finir avec l’image de deux nations (anglophone et francophone) au profit de celle d’une nation dominante et d’un certain nombre de minorités, parmi lesquelles la minorité francophone, à qui il faut simplement reconnaître des droits particuliers?

Le Québec, avec les "accommodements raisonnables" peut-il promouvoir une politique intelligente, qui consiste à éviter de monter aux extrêmes et à tenter de concilier les valeurs universelles du droit et de la raison avec le respect des convictions religieuses, ou autres, sans pour autant verser dans le communautarisme, puisque les décisions prises concernent des personnes, et non des communautés en tant que telles? Oui, dans la mesure où ces arrangements s’inscrivent à l’intérieur de l’identité nationale québécoise, respectent son unité, à commencer par sa langue, et appellent du bon sens et le refus de monter aux extrêmes, et pas seulement des décisions de justice. Non, s’ils semblent procéder d’une logique de domination anglophone, et s’ils sont perçus comme susceptibles de miner l’unité de la nation.

La commission Bouchard-Taylor a fait un travail impressionnant, démultipliant les audiences dans toutes les régions du Québec, donnant la parole à un large public, devant la télévision, au fil de ce que deux journalistes, Jeff Heinrich et Valérie Duffour viennent d’appeler le Circus Quebecus ((titre d’un livre qui sort actuellement aux éditions Boréal) –un Cirque sur lequel ils portent un jugement plutôt favorable. On voit bien l’enjeu de cette gigantesque consultation, dont les résultats méritent d’être médités chez nous aussi: est-il possible d’assurer la prise en compte de la diversité culturelle, religieuse, et de respecter l’unité nationale dans un contexte où celle-ci est menacée d’un côté par la domination anglophone et d’un autre côté par la mondialisation et par des flux migratoires lestés de différences en tous genres?


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