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« Train de nuit pour Lisbonne », de Pascal Mercier

Par Jsbg @JSBGblog

« Train de nuit pour Lisbonne », de Pascal Mercier

C’est sur la recommandation de proches que j’ai découvert Train de nuit pour Lisbonne, l’été passé. Je m’en suis régalée lentement mais sûrement puis, l’automne venu, j’ai eu la bonne surprise d’apprendre qu’il avait été adapté au cinéma. Nous y sommes allés entre acolytes ayant tous trois lu le roman et sommes ressortis de la projection avec chacun un avis différent sur le film… Pour ma part et sans vouloir rentrer dans les détails, j’ai eu envie de relire ce Pascal Mercier une deuxième fois.

Une histoire un peu folle que celle de Train de nuit pour Lisbonne. Un peu folle au premier abord seulement ! Gregorius est un homme très érudit, qui enseigne les langues anciennes dans un lycée bernois. Il mène une existence que beaucoup qualifient de morne, mais qui est surtout solitaire et un peu aseptisée. À l’aube de la soixantaine, il fait une brève rencontre qui a quelque chose d’improbable… Une étrangère sur un pont, qui s’exprime dans une langue aux assonances chantantes et parées de mystère. Dans le sillage de son souvenir, Gregorius franchit le seuil d’une librairie étrangère et y découvre par hasard un ouvrage singulier : les écrits d’un certain Amadeu de Prado. Les mots qu’il y rencontre le touchent profondément et il en commence une lecture frénétique. C’est ainsi que quelques jours plus tard, sur un coup de tête absolu, il plante sa vie… et prend le train pour Lisbonne.

Le but de ce voyage impromptu est de partir à la rencontre de l’écrivain disparu trente ans auparavant et resté méconnu depuis. Pour ce faire, Gregorius se livre à un véritable jeu de pistes : il identifie puis retrouve les proches dont Prado fait mention dans ses écrits, lesquels éclaireront chacun à leur manière un pan particulier de sa vie. Ce que désire Gregorius, c’est remonter à la source des mots précieux et incisifs sculptés par celui qu’on nomme ourives das palabras, orfèvre des mots. Des mots qui tentent de pallier leur propre faiblesse, de cerner les tréfonds de l’âme et de comprendre la vie qui se déroule dans le for intérieur de chaque personne : « Sur mille expériences que nous faisons, nous en traduisons tout au plus une par des mots, et même celle-là simplement par hasard et sans le soin qu’elle mériterait. Parmi toutes les expériences muettes sont cachées celles qui donnent secrètement à notre vie sa forme, sa couleur et sa mélodie. ». Plus loin que le verbe, Gregorius cherche à sonder la personne d’Amadeu, à savoir ce que cela signifiait d’être lui.

« Train de nuit pour Lisbonne », de Pascal Mercier

Après des études brillantes lors desquelles même ses vieux professeurs redoutaient son extrême vivacité intellectuelle, Amadeu ouvre son cabinet médical et exerce sous la dictature de Salazar, contre lequel il entrera en résistance. Atteint d’un mal qui menace d’éclater à tout moment, sa vie est une recherche sans répit de la vérité, de la lucidité mais aussi de la formule juste, du mot qui traduit parfaitement la pensée. Il explore et essaie de percer les mécanismes qui gouvernent la conscience de soi, les relations familiales, l’amour, la dignité, l’accomplissement… À son tour, Gregorius se lance dans une quête dont Prado a ouvert la voie. Au mépris des décennies qui les séparent, leurs vies s’entrecroisent dans un même récit, à la poursuite de l’essence de l’existence, d’une définition du monde dans laquelle ils puissent se reconnaître pleinement.

Pascal Mercier est le pseudonyme de l’écrivain bernois Peter Bieri. Il enseigne la philosophie à Berlin et a réussi la prouesse d’écrire deux ouvrages dans cet assemblage fictionnel : le roman lui-même et la somme d’essais de l’auteur imaginaire Amadeu de Prado. Redoublant le principe du récit « à tiroirs », la lecture se fait à plusieurs niveaux car l’on peut tour à tour considérer le voyage initiatique de Gregorius, le cheminement philosophique de Prado et enfin la réflexion métaphysique que nous soumet l’auteur. Ce livre plutôt lent côté intrigue, à la trame qui peut sembler un brin exagérée, est en revanche époustouflant par son propos, qui permet une profonde introspection intellectuelle. Il ne cherche cependant pas à donner de leçon ex cathedra, à soutenir une thèse bien définie. Au contraire, il laisse les possibilités ouvertes, il ne fait que donner des pistes pour mieux appréhender la vie humaine dans toute sa dimension sensible et souvent indicible. Comme le suggère le livre, les grands bouleversements naissent d’étincelles ténues : « … le drame d’une expérience qui détermine la vie est souvent d’une incroyable douceur. Elle est si peu apparentée à la détonation, au jet de flamme et à l’éruption volcanique, cette expérience, qu’à l’instant où elle est vécue, elle passe souvent inaperçue. » C’est ainsi qu’à petites touches, Mercier nous guide à travers une approche philosophique de la condition humaine qui ne manquera pas de trouver un écho subtil mais prégnant dans de nombreuses consciences.

Olivia Huguenin

Pascal Mercier, Train de nuit pour Lisbonne (éditions 10/18, 2006)

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