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Yarmouk et ses images

Publié le 17 mars 2014 par Gonzo

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Comment ne pas s’interroger en voyant cette photographie anonyme prise lors d’une distribution de nourriture dans le camp de Yarmouk, dans la banlieue de Damas ? Dans Le Nouvel Observateur, Sylvie Duyck propose son commentaire sur « l’incroyable destin » de cette image. On rappellera avec elle que le premier scandale, c’est tout même que ceux qui se pressent dans ce paysage de fin du monde, ce sont les réfugiés palestiniens et leurs descendants, victimes d’un injustice auquel le monde, depuis 1948, n’a pas voulu apporter de solution.

Interrogeant le porte-parole de l’UNRWA qui revient notamment sur les circonstances du cliché et sur son authenticité, la journaliste se demande si cette image, dont la force résiderait « en partie dans le fait qu’elle est diffusée par l’ONU, à l’abri de la moindre récupération politique », ne constitue pas  un tournant dans le terrible conflit syrien, un tournant capable de faire basculer l’opinion et de permettre l’arrêt des combats. On voudrait l’espérer avec elle, mais on n’ose plus tenir le compte des « tournants » de ce conflit depuis plus de trois ans. Elle évoque aussi la « sidération », cette stupeur qui peut aller jusqu’à la « suspension brusque des fonctions vitales » selon la définition du dictionnaire que provoque, chez ceux qui la découvrent, cette photographie.

Un choc émotionnel, par conséquent, un effroi moral qui, nécessairement, s’accompagnent d’une lecture politique. En effet, quand bien même la terrible image est-elle mobilisée par l’agence des Nations unies pour les réfugiés (UNRWA), rejointe par 130 autres organisations, dans le cadre d’une campagne humanitaire visant à convaincre l’ensemble des belligérants de laisser passer les convois d’aide à destination des civils, on a rapidement pu constater que les acteurs du conflit se sont efforcés, de chaque côté, d’utiliser à leur profit l’émotion suscitée par la situation des habitants de Yarmouk. Le 20 janvier par exemple, le site du quotidien Le Monde titrait ainsi, assez brutalement, sur « le calvaire des réfugiés de Yarmouk affamés par le pouvoir syrien » alors que l’article expliquait que si la plupart des Palestiniens vivant dans ce « verrou stratégique » s’étaient efforcés de rester à l’écart du conflit, des éléments armés avaient fini par s’engager, du côté des forces gouvernementales ou des rebelles. Le camp lui-même était d’ailleurs passé sous le contrôle de « brigades radicales » en décembre 2012. De la même manière, les accusations des autorités de Damas contre des forces rebelles qui auraient ouvert le feu sur les convois de distribution d’aide ont provoqué, quelques jours plus tard, des batailles de communiqués, dans les médias traditionnels et plus encore au sein des réseaux sociaux.

Naturellement, au cœur de ces affrontements à propos de la situation dans ce « quartier palestinien » de Damas, on trouve une puissante charge symbolique. « Capitale » palestinienne en Syrie – le pays, il faut le rappeler tout de même, où la situation des Palestiniens réfugiés n’était pas la pire –, Yarmouk draine en effet les multiples enjeux émotionnels d’une « cause arabe » dont certains s’étaient imprudemment aventurés à affirmer qu’elle avait (fort opportunément) disparu avec le « Printemps arabe ». Même dans les propos en principe policés de Filippo Grandi, le Commissaire général de l’UNRWA, l’absurdité atroce de la situation des réfugiés de Yarmouk ressurgit lorsqu’il se fait le relais du désespoir d’une de ses habitantes, Oum Ahmed : « I am a Palestinian refugee, what is our fate? What are we supposed to do, where are we supposed to go? What is the solution for us Palestinians? »

yarmouk
C’est naturellement pour les Palestiniens eux-mêmes, où qu’ils se trouvent, que la vision de ces scènes de souffrance est la plus révoltante. Cette émotion est d’ailleurs probablement à l’origine d’une courte vidéo dont la diffusion, il y a quelques jours, a suscité des critiques d’une étonnante violence. Sous le titre Yarmouk, cette courte fiction (visible à la fin de ce billet) raconte l’histoire d’une famille palestinienne réduite à une telle misère que le père se trouve contraint, pour assurer la survie des siens, de « vendre » une de ses filles. Si l’histoire est loin d’être sans fondement – ce type de mariage concernerait ainsi une fille sur cinq parmi les réfugiés syriens en Jordanie selon un rapport de l’UNICEF –, il faut bien reconnaître que c’est à peu près le seul élément à peu près « réaliste » du récit. Le traitement de l’histoire n’est en effet guère crédible, y compris pour ce qui est de la scène où « l’acheteur », un homme du Golfe, ne donne que la moitié de la somme convenue après avoir découvert que l’adolescente n’a pas une bonne dentition.

Mais pour le scénariste du film, Saleh Bakri, ou pour son père, Muhammad Bakri, célèbre acteur et militant palestinien (porteur de la citoyenneté israélienne) qui joue le rôle principal de ce court métrage dans lequel interviennent également plusieurs autres membres de la famille – de tels reproches n’ont aucun fondement. En effet, le récit filmique n’a aucune prétention au réel mais se veut au contraire symbolique (voir cet article, en arabe, dans Al-Akhbar). C’est d’ailleurs à la suite de l’émotion suscitée par la situation des Palestiniens en Syrie que le titre aurait été choisi, mais sans être précédé de l’article défini, de manière à laisser entendre qu’il s’agit de n’importe quel camp et surtout pour jouer sur les différents sens du mot en arabe (yarmouk, « ils te tirent dessus » en dialecte), pour un film qui s’ouvre sur une dédicace « à la nation arabe » (ilâ al-umma al-’arabiyya). Ils ajoutent qu’on ne saurait juger de leurs intentions à partir de la seule version qui a été diffusée sur Internet, contre leur volonté, car elle n’est pas achevée et ne devait servir qu’à trouver des financements pour achever le projet, imaginé bien avant les événements du « Printemps arabe ».

Autant d’explications, et même de justifications, qui peinent à contrecarrer le flot de protestations, et même d’insultes, lancées à l’encontre d’une famille d’artistes palestiniens, célèbres pour leur engagement. Entre autres « combats », Muhammad Bakri a livré une longue bataille judiciaire en Israël pour que son film sur les exactions de l’armée israélienne dans le camp de Jénine n’y soit pas censuré [le film, dont on se souvient qu’il a été déprogrammé par Arte est visible ici).

Outre l’attaque du réalisateur palestinien Nasri Hajjaj (longuement cité dans cet article en arabe) qui a lancé la polémique et qui a apparemment aussi mis en ligne sur Internet le court-métrage, les critiques à l’encontre de Yarmouk ne manquent pas d’arguments. Dans Al-Quds al-’arabî, un article du Palestinien Salim El-Beik « exécute » un film qu’il juge non seulement médiocre mais surtout politiquement scandaleux tant il revient à épouser le point de vue des autorités syriennes. Ce raisonnement se retrouve d’ailleurs dans la plupart des interventions (ici par exemple, dans le même quotidien) : faute de toute mise en contexte (la « révolution syrienne » y est ainsi présentée par les termes d’ « événements sanglants »), et sans mention des vrais responsables du siège de Yarmouk – l’armée syrienne en l’occurrence –, Saleh Bakri et les siens se rangent totalement, et d’une manière totalement inacceptable pour leurs nombreux critiques, sous la bannière du tyran de Damas… Plus grave encore, manifester de la sorte une « pitié » généreuse et larmoyante pour les Palestiniens de Yarmouk (sur fond de Wagner !), c’est, pour beaucoup également, faire injure à leur dignité et insulter leur courage dans l’adversité (ce point est évoqué, pour le réfuter par Muhammad Bakri dans un entretien publié par le quotidien Al-Akhbar).

Huit minutes d’images seulement, qui ne mériteraient pas qu’on s’y arrête tant il s’agit, à l’évidence, d’un brouillon inachevé et même manqué. Huit minutes d’images qui, en définitive, en disent bien moins sur Yarmouk que sur les terribles déchirements que continue à susciter, au sein des gauches arabes, le cours qu’ont pris les combats nés des soulèvements populaires en Syrie.


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