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Christian Poslaniec, le marchand de mémoire.

Publié le 12 février 2013 par Bernard Deson
Christian Poslaniec, le marchand de mémoire.

Christian Poslaniec est l'un des auteurs les plus agréables avec qui il me fut donné de travailler. Simple, direct, positif, peu soucieux de son égo. Une belle rencontre !Il a participé à la saga dès le premier numéro de A partir de 2003, il préside la commission de sélection des ouvrages de littérature jeunesse duministère de l'Éducation nationale. Il a publié en 2008 une histoire de cette littérature qui est devenue un genre majeur. Il a été membre du comité de rédaction de la revue Germes debarbarie en 1979. Enseignant et chercheur, Christian Poslaniec est aussi un auteur prolixe qui a consacré sa vie à explorer toutes les facettes des livres pour enfants. Sexpol entre 1975 et 1978 (39 numéros parus) : revue de l'après 68 qui explorait sexualité et politique et les idées deWilhelm Reich. Auteur prolixe de romans, albums, poèmes, nouvelles, documentaires, polars et pièces de théâtre, il a également dirigé pendant dix ans la collection Zanzibar, aux éditions Milan.

En mai 1979, en réponse à un courrier où je lui présentais la thématique du premier numéro de ma revue, - La ville angoissée -, Christian m'écrivait : " Bonjour Bernard, oui je me rappelle bien tes poèmes qui m'avaient plu. Actuellement ils sont dans le dossier BT2 "Poèmes d'hommes du temps présent" qui circule entre Mauricette Raymond (une copine de l'ICEM) quelques autres et moi. [...] J'aime lire les gens qui réalisent leurs désirs en s'engageant directement au lieu de se contenter de faire appel sur appel dans la presse marginale. Ce qui est marrant c'est le titre que tu as choisi. Est-ce que tu sais que mon dernier recueil de poèmes pour enfants s'appelle Fleurs de Carmagnoles et devait s'appeler initialement Graines de Carmagnoles (mais l'éditeur a eu peur des connotations avec graines de violence ! Connotations volontaire bien sûr !). C'est tout à fait dans la même lignée que Germes de barbarie non ? Encore que dans ton titre il y ait certainement des accointances avec le fameux Socialisme et Barbarie qui a eu une grosse influence sur la pensée révolutionnaire des années 60. Au niveau de l'aide que je peux t'apporter, pour l'instant et d'abord, j'accepte de plancher sur le thème de la ville. Je t'enverrai un texte dactylographié prochainement, le temps de l'écrire. Je songe à un article sur les dessous de la ville : les caves, les égouts, etc.seuls lieux où il se passe encore quelque chose à mon sens parce que lieux non surveillés. Je viens d'ailleurs de m'interrompre pour jeter des idées sur une feuille de papier. Ca prend ! Donc cet article existera. Pendant que j'y étais, et comme il y avait là quelqu'un que j'aime bien, je lui ai demandé de jeter des idées sur le thème de la ville et, comme ce qu'il a écrit m'a paru intéressant, je lui ai demandé d'en faire un article et il va essayer. Je le taperai et te l'enverrai aussi. Quant à la recherche d'autres collaborations, je crois sincèrement que, pour réussir, il faut d'abord faire ses preuves. C'est-à-dire qu'il faut réunir une équipe restreinte mais de confiance qui s'attelle à la réalisation d'un ou deux ou trois numéros, après quoi il est possible, preuve en mains,de chercher d'autres collaborations.C'est la méthode qu'on a utilisée à Sexpol et, si au début c'est plus difficile c'est aussi plus rassurant car on ne dépend pas de tas de personnes inconnues. [...] Voilà ! J'ai écrit cette lettre en 4 épisodes au moins, ce qui prouve que je ne suis pas en inhibition de l'action... "

Ces conseils avisés furent précieux pour le garçon de dix-neuf ans qui ne connaissait pas grand-chose à la jungle impitoyable des revues littéraires. Et l'article ne se fit pas attendre très longtemps. Intitulé " Les dessous de la ville ", ilfut à la hauteur de mes espérances. En voici un extrait :

La ville vécue comme érection, masse compacte, floraison monstrueuse de fer et de béton : banalités ! Cet aspect-là de la ville, c'est le regard esthète qui évacue l'humain au profit d'une forme vécue de l'extérieur.La vraie ville, celle qui entretient encore des relations avec les êtres humains, elle est ailleurs, en dessous de sa surface, subconsciente. La vraie ville, ce sont ces flux multipliés qui lient entre eux tous les éléments apparemment séparés de l'ensemble ville : les flux de merde et d'ordure, dans les égouts, les flux d'eau et de gaz dans les canalisations, les flux de paroles traduites en impulsions électriques dans les fils téléphoniques, les flux de désirs dans les caves d'immeubles, etc. [...]A propos d'égouts, ce seul lieu ouvert sur toutes les diversités des villes, cette aspiration commune à la communication souterraine de tous les petits villages pour accéder au statut de villes : Ah ! Le tout-à-l'égout ! Savez-vous que, parfois, il s'y passe des choses bien étranges ? Ainsi, dans un pays fort bien civilisé, on y vit apparaître des troupeaux de crocodiles ! Oui, vous avez bien lu. D'ailleurs c'est tout à fait récent et ça peut se passer sous vos pieds en ce moment-même. Rien de surprenant là-dedans ! Une mode : celle d'avoir chez soi de petits crocodiles ! C'est si mignon quand ça ne mesure pas plus de quelques centimètres. Mais quand ça grandit, que les dents poussent... Ziiip ! A l'égout voisin. Mais dans l'égout ça n'arrête pas de grandir et comme tout communique, ça finit par progéniturer. Et ce d'autant plus que la nourriture y est abondante : des rats toute la semaine et, de temps en temps, un pied d'égoutier ! Ah oui ! Parce qu'il y a aussi les rats, ces animaux intelligents, inventifs qui organisent là-dessous de vastes contre-sociétés secrètes qui, à bien des égards, valent les nôtres ! Ces souterrains grouillant de choses indéterminées, potentiellement dangereux, potentiellement domptables, ces souterrains collectifs branchés sur tous les flux urbains, c'est un peu l'image de notre inconscient. [...] Il y a de la vie, secrète, dans le sous-jacent des villes. Et c'est pour ça que j'ai peur de la surface envahissante. Des maisons individuelles en série, préfabriquées, qui étirent à l'infini les périphéries urbaines, chacune renfermant son petit lot bien conditionné d'êtres humains sans plus de rapports avec les voisins. Des maisons où les caves sont remplacées par des garages, les greniers par des espaces sanitaires et les débarras obscurs par des chaufferies torrides. [...] Quant aux souterrains, il faudra bientôt s'équiper pour y descendre, comme pour une exploration en terre australe : cordages, lampes, bottes grimpantes et armements efficaces... Faut faire gaffe! Y'a de la vie mystérieuse là-dedans. A mort! A mort!

Christian Poslaniec, le marchand de mémoire.

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