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Lâcher prise

Publié le 28 avril 2014 par Juval @valerieCG

Nous réagissons avec fureur à l'application initiée par le Ministère des droits des femmes, nous nous énervons en lisant " "il faut sourire un peu, être avenante, mais pas trop, pour ne pas envoyer le signal qu'on peut être une proie facile".

Je réagis avec colère en admettant que j'ai intégré une partie de ces règles, en admettant que si je ne m'y conforme pas, je serais en effet une cible. J'ai cru naïvement au début de ma vie professionnelle, qu'on pouvait se comportement exactement pareil qu'on soit un homme ou une femme. J'ai cru qu'on pouvait rire aux blagues de cul. J'ai cru que c'était pareil un homme et une femme.

Je ne souris jamais aux hommes inconnus dans l'espace public ; du moins pas de sourire franc, joyeux. Je suis parfaitement polie et aimable mais je ne souris pas. Samedi j'étais de merveilleuse humeur et j'ai souri à l'homme chargé de mettre nos sacs en consigne le temps qu'on fasse nos courses. Que m'avait-il pris ? Je le sais pourtant JE LE SAIS. Il m'a évidemment suivi dans les rayons, évidemment draguée parce qu'il était clair pour lui qu'une femme qui sourit est une femme qui drague.  J'ai du lui hurler de me foutre la paix, suis évidemment passée pour une folle et ma journée a été durablement gâchée.

J'en ai parlé à une femme qui m'a dit, d'un air d'évidence "ah mais tu lui as souri". Elle ne justifiait pas qu'il m'ait harcelée non, juste on était dans l'ordre de l'évidence ; sourire à un homme lui laisse entendre que tu es disponible et la disponibilité d'une femme implique qu'un homme cherche à ce qu'elle ne le soit plus . C'est une règle occidentale implicite, non dite, qui va vous faire hurler : ou plutôt plein de femmes vont dire qu'en effet elles contrôlent leurs attitudes dans la rue et leurs expressions faciales et plein d'hommes vont nous traiter de paranoïaques dégénérées qui prennent les hommes pour des violeurs.

Le hashtag #safedanslarue s'il a permis de montrer les peurs des femmes a aussi permis selon moi de montrer le contrôle exercé sur le corps de femmes. Les femmes contrôlent leur corps, leurs gestes, leurs attitudes, leurs mouvements parce qu'elles ont peur.
Et que j'ai l'air affairé.   Et que j'ai l'air de savoir où je vais. Et que je passe par telle rue et pas telle rue. Et que je croise les jambes. Et que je fasse attention à ne surtout pas effleurer mon voisin de transport. Et que je vérifie si mes boutons de chemise ne se sont pas ouverts. Et que je vérifie si ma jupe n'est pas relevée. Et que je fasse un demi-sourire à la fois poli mais pas trop gai, ce sourire qui sera toujours trop ou pas assez, un peu comme les femmes qui sont toujours trop femmes et pas assez hommes.

Je me souviens de ces femmes qui me décrivaient leurs tactiques dans le métro ; les fesses collées contre la porte, le grand sac collé devant soi ainsi on est sûre ou quasi de ne se faire peloter ni les seins, ni les fesses, ni la vulve.
Ces lieux masculins où tu vas, en te blindant d'emblée mentalement parce que tu sais que les remarques salaces vont fuser. Tu cherches tout le long du trajet la bonne attitude à adopter (indice ; il n'y en a pas). Et tu finiras immanquablement par te culpabiliser soit de n’avoir pas réagi, soit de t'être énervée.

Il n'est jamais possible de lâcher prise en fait. Le comportement d'une femme victime de sexisme est toujours étudié afin de voir si elle ne l'a pas un peu cherché. La plupart des commentaires autour de l'affaire de viol présumé à la BRI ne portent pas sur le respect de la présomption d'innocence non. Ils disent qu'une femme qui va dans un bar seule cherche les emmerdements. Ils disent qu'une femme qui parle avec des hommes cherche les emmerdements. Ils disent qu'une femme qui part avec 4 hommes méritent le viol.
Des femmes violées ou agressées sexuellement comme Katy Perry ou Iggy Azalea voient leur comportement étudier à la loupe comme si quoi que ce soit pouvait justifier un viol. Et on entend ce genre de choses tous les jours, mois après mois, années après des années depuis notre naissance.

D'un côté on nous dit que le viol est la pire chose qui peut nous arriver et de l'autre on nous dit que cela n'arrive qu'aux mauvaises filles. Quand cela nous arrive, on se rend compte qu'on n'est jamais la bonne victime de viol. Alors on se blinde, on se carapace, on tente d'adopter des comportements de survie pour avoir la paix. La paix dans l'espace public, la paix au bureau, la paix dans la vie privée.
"Or on ne prend publiquement que ce qui vous appartient ; même les kleptomanes les plus débridés se cachent pour tenter de saisir ce qui n'est pas à eux. Pour les femmes, c'est inutile de se cacher. Elles sont un bien commun, et si la vérité est dans le vin, la bouche des enfants et celle des fous, cette vérité-là nous est clairement dite bien souvent. La publicité même de cette mainmise, le fait qu'elle revête aux yeux de beaucoup, et en tous cas des hommes dans leur ensemble, un tel caractère de «naturel», de quasi «allant-de-soi», est une de ces expressions quotidiennes et violentes de la matérialité de l'appropriation de la classe des femmes par la classe des hommes. Car le vol, l'escroquerie, le détournement se cachent, et pour approprier des hommes mâles il faut une guerre. Pas pour les hommes femelles, c'est-à-dire les femmes..."

Cette application du MMDF fait mal car elle semble s'être résignée au fait que les femmes doivent céder et doivent contrôler leurs attitudes, leurs mouvements, leurs paroles. Je sais fort bien qu'en lisant ce texte, nombre d'entre vous me traiteront d'hystérique et parce que je suis une femme bien disciplinée je me relirais, scrutant chaque mot un peu fort, me culpabilisant d'être traitée de manière sexiste, me demandant ce que j'ai fait pour être traitée d'hystérique. Je jouerais le jeu. Je tenterais de contrôler ma parole et mes mouvements pour être respectée ; cela ne marchera pas, cela sera ma faute.

C'est toujours drôle de penser que les femmes aiment à voir du sexisme partout. selon les dires de certains nous passerions notre temps, à nous imaginer du sexisme, voire des viols. C'est bien mal connaitre la construction du genre et de la féminité. Subir du sexisme nous fait quasi immanquablement nous demander ce qu'on a mal fait, nous fait nous culpabiliser. Alors en attendant, on tente de comprendre des règles implicites et non dites pour ne pas être des victimes de sexisme. On ne sait pas forcément ce qu'il faut faire alors on s'adapte. On sait qu'il y aurait une bonne attitude, ici d'un pays merveilleux qui empêcherait qu'on soit victime de sexisme ; alors on la cherche. On cherche le bon mot, la bonne formule. Ne pas paraître excitante, ne pas paraître sexy, ne pas paraître énervée. On intègre et applique des règles patriarcales, on y cède car les conséquences à résister sont dramatiques.

Je cède - parfois - je ne consens pas.

Je parle chez Loubia connection : "Episode n°3 : Trouver sa place dans le féminisme quand on est un homme"


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