L’enfant vieillie, qui selon la logique de notre société aurait donc mieux fait de ne jamais se trouver là, lève un regard bleu vers les façades et sourit, les yeux accrochés à un détail visible d’elle seule. Elle se fait tirer par la main, d’un geste de tendre impatience. Docile, elle reprend sa marche comme l’aurait fait un bambin de 3 ans. Si la mère porte sur ses épaules le fardeau d’une double responsabilité, la fillette trentenaire qui avance le nez au vent irradie d’une innocence dont peu de gens de son âge peuvent se targuer. Perdue au milieu de la rumeur citadine, elle est épargnée de la course qui agite ses semblables. Elle ne fera jamais fructifier un capital, encore moins produira-t-elle des idées susceptibles de contribuer au progrès général de l’humanité. Elle est pourtant une spécialiste de cette denrée si rare que tous nous traquons par l’entremise de nos comptes en banque ou de nos grands raisonnements : le bonheur.
Heureuse comme seul un enfant sait l’être. Avec les coups de colère et les moments d’obstination qui vont de pair. Mais capable d’éprouver en un instant ce sentiment de plénitude totale, sans arrière-goût de peur ni de nostalgie, que nous avons tous goûté un jour, il y a très longtemps, sans parvenir jamais à reproduire le miracle.
Plutôt que de statuer sur les conditions du droit à la vie, mettons-nous à l’école de ces experts en bonheur qui bouleversent notre vision commune de l’existence. Apprenons à poser sur le monde - et sur l’autre en particulier, surtout quand il échappe à la norme - ce regard d’innocence, sans préjugé, ouvert à l’émerveillement.
« Laissez venir à moi les petits enfants, car le royaume de Dieu leur appartient, à eux et à leurs semblables » (Marc 10,14).
Olga Lossky
(source : La Vie)
