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[note de lecture] "Paroles rencontres : Ouvrir les archives « Henri Meschonnic »", par Yann Miralles

Par Florence Trocmé

 

Meschonnic
Paroles rencontres : Ouvrir les archives « Henri Meschonnic » : le titre des actes du colloque qui s'est tenu à l'abbaye d'Ardenne en mars 2012 (et publiés à l'Atelier du Grand Tétras), s'il reprend celui d'un livre de poèmes d'Henri Meschonnic et s'il rappelle une circonstance (son point de départ, ce sont d'une certaine manière les archives déposées par le poète en 2007 à l'IMEC), n'en fait pas moins signe vers ce que serait (et ferait)tout texte, a fortiori tout poème – à savoir une parole qui « rencontre » d'autres « paroles », la pluralité interne à toute œuvre et « l'ouverture » indéfinie que celle-ci provoque. En même temps, l'insistance sur les « archives »  marque bien l'importance du temps pour tout travail de pensée et d'écriture (singulièrement concernant une œuvre, comme ici, qui doit continuer après la disparition de son auteur) et la nécessité de faire passer ces « choses très anciennes » (d'après l'étymologie du mot) dans le présent et l'avenir de nouvelles lectures-écritures. 
 
Ainsi donc, la répartition des contributions dans le sommaire propose de scruter à nouveaux frais les trois pôles de l'œuvre d'Henri Meschonnic : celui du linguiste et théoricien, celui du poète et celui du traducteur. Bien sûr, ces trois activités, comme d'ailleurs l'auteur lui-même n'a cessé de le dire durant toute sa vie, n'en font qu'une ; et c'est pourquoi ses poèmes et ses textes théoriques ne cessent de se croiser dans ces interventions. 
 
Car l'ouvrage est précieux, d'abord en ce qu'il reprend, analyse et parfois décentre ou dépasse quelques notions clefs de ce que nous pourrions nommer « la pensée Meschonnic » (rappelons qu'un numéro de la revue Faire Part était intitulé Le Poème Meschonnic) : le « rythme » et « l'historicité » (Jean-Louis Chiss, Jean-Claude Schmitt, Serge Martin, par exemple), le « sujet » (Donatienne Woerly, Joëlle Zask) ou une « anthropologie linguistique » (James Underhill). Mais ces Paroles rencontres valent plus encore par la manière qu'elles ont de « continuer avec Henri Meschonnic » (S. Martin, p. 9), non de « 'revenir' à Meschonnic, [mais] [le] penser à travers l'avenir dans lequel […] [il] a sa place » (J. Underhill, p. 131). 
 
Pour cela, les différents textes s'appliquent à faire entendre quelque chose de la « voix » du poète ; ils veillent à maintenir « ce vivant du discours, de tout discours qui constituerait en quelque sorte le poème du dire » (S. Martin, p. 97), et qui est, en premier lieu, celui de l'auteur Meschonnic. L'accès à ses archives est ainsi une opportunité éclairante que saisissent par exemple Anne Gourio (à propos du livre de poèmes Combien de noms) ou Serge Martin (pour Critique du rythme). Tous deux mettent bien en évidence cette volonté, chez Meschonnic, de travailler sans cesse à resserrer le dire, à intensifier, à travers reprises et ratures, la force des textes – pour donner à lire et entendre, en somme, une « prose en action » (l'expression est de Pasternak, reprise par Martin, via Meschonnic lui-même) et par là « couper court à la sacralisation de l'inscription » (A. Gourio, p. 55). L'écriture – et les différents intervenants ne cessent de dire ce que cette assertion toute simple a de bouleversant (à tous les sens qu'on voudra entendre ce mot) pour le poème, la linguistique et la philosophie –, c'est « le passage du 'fait organique', du vivant, dans le langage » (Critique du rythme, cité p. 97). 
 
On comprend alors qu'une telle reprise, une telle volonté de continuité avec l'œuvre meschonnicienne, se lise également dans l'écriture de nombreux contributeurs. L'emploi de la parataxe, un certain ton humoristique, voire satirique, propres à Meschonnic, ses « néologismes et jeux de langages » que Marcella Leopizzi étudie par ailleurs, se retrouvent quelquefois dans les textes de ces actes. Voilà comme une contamination d'une écriture et d'une pensée sur d'autres écritures. Mais, plus qu'un certain mimétisme, qui est le propre de tout travail de réflexion et d'admiration, mais qui risquerait de sombrer dans un « effet épigones » que Meschonnic a par ailleurs souvent dénoncé  (cf. ses textes sur Heidegger par exemple), ce que les textes de l'ouvrage laissent voir, c'est une volonté de « relancer » Meschonnic, de s'approprier quelques-uns de ses questionnements et de les laisser résonner. Ceci est particulièrement visible dans la numérotation dont se servent James Underhill (« Les Neuf exigences de l'ethnologuistique », pp. 130-131) ou Marie Vrinat-Nikolov (sur les quatre « vérités [!] qu'il ne faut pas se lasser de répéter », p. 168-170) : non seulement les auteurs ici reprennent un procédé meschonnicien (pensons par exemple à ses « six paradigmes du signe »), mais ils en font en outre une manière de nouveau départ, une façon de penser encore (et parfois autrement) à partir de l'œuvre d'Henri Meschonnic. 
 
Revenons, pour finir, au terme d'« archives ». Daniel Delas affirme qu'il y a, dans l'« ultime recueil » du poète, quelque chose d'« archiviel peut-être aussi. Car si Henri Meschonnic a laissé ses archives à l'IMEC, dépôt d'une activité théorique immense en permettant aux chercheurs de demain d'étudier le cheminement génétique de sa pensée, il ne faut pas pour autant négliger d'étudier ses poèmes parce qu'ils archivent le monde avec la conviction forte que la bonne activité critique tient sa force de l'ouverture au monde » (p. 47 – c'est moi qui souligne). On retrouve là le titre de l'ensemble – et sans doute l'intérêt majeur de l'ouvrage : celui qui affirmait « vivre poème » et envisager ses activités de penseur du langage, de la littérature, du monde tel qu'il va (ou ne va pas) ainsi que de traducteur, à travers (ou à partir de) sa position de poète, nous oblige à revoir nos habitudes de pensée et à dénouer les dualismes langage/vie, monde/texte, chose muséale/« vie vivante ». En somme, ses archives nous invitent à savoir reconnaître et produire de la « beauté toujours recommençante » (S. Martin, p. 104). 
 
C'est ce qu'Henri Meschonnic a tenté de faire avec sa poétique, et c'est ce qu'essaient de faire aussi les textes de ces actes – dont il faudrait, encore et encore, chercher à faire la poétique de leur poétique ! 
 
[Yann Miralles]  
 
Paroles rencontres : Ouvrir les archives « Henri Meschonnic »,
actes du colloque qui s'est tenu à l'abbaye d'Ardenne en mars 2012, sous la direction de Serge Martin, L'Atelier du grand tétras, coll. "Résonance générale. Les essais", 2014. 


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