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Le paradoxe vaticano

Publié le 12 mai 2014 par Espritvagabond
C’était ma seconde visite au Vatican, 11 ans après la première. J’y avais de bons souvenirs; découverte de la Pieta de Michelangelo, montée vertigineuse des 500 et quelques marches vers le sommet de la coupole de la basilique St-Pierre, admiration devant le talent des architectes, artisans et artistes ayant conçu et décoré la basilique et, bien sûr, les musées dominés par les salles peintes par Raphaelo et Michelangelo.
Cette seconde visite m’a permis de revoir les mêmes merveilles, mais le contexte a changé. Alors qu’en 2003, j’avais pu explorer la Place St-Pierre dans un calme relatif (l’endroit était quasi désert tôt le matin), notant les détails sur l’obélisque centrale et les divers signes incrustés dans le sol tout autour. Avant d’entrer dans la basilique, j’avais constaté que le code vestimentaire était strict, puis j’avais découvert avec émerveillement, à droite de la porte principale, la Pieta que Michelangelo a réalisé dans sa jeunesse (je crois qu’il avait alors 24 ans, je mentionne de mémoire). Nous étions au début de la seconde semaine de mai 2003.
Le paradoxe vaticanoLa visite de 2014 a été une toute autre affaire. Même période de l’année, presque le même jour de l’année (un hasard), à quelques jours près. À peine sortis de la station de métro voisine du Vatican, nous ne consultons même pas la carte pour nous repérer, il suffit de suivre la foule, dense, qui va envahir l’endroit malgré l’heure matinale. Arrivés dans la place elle-même, nous constatons qu’il est impossible d’y errer à son goût, des clôtures en balisent les déplacements et l’obélisque est hors d’atteinte. Plusieurs centaines de visiteurs, dont de nombreux groupes organisés, forment déjà une file d’attente menant à une barrière de sécurité de style aéroport. Je note alors que je n’aurais pas dû trainer mon couteau suisse, un outil de voyage qui me suit partout et est très utile quand vient le temps d’improviser un pique-nique à partir de trouvailles au marché ou à l’épicerie. Nous faisons la file, puis passons la sécurité – mon couteau, pourtant clairement interdit selon les affiches, passe sans attirer l’attention – et entrons dans la célèbre basilique. Le sentiment n’est déjà plus le même que l’émerveillement d’être là et de découvrir l’endroit dans le calme de 2003 qui reflétait bien mieux ce que le lieu devrait signifier.
À droite de l’entrée, elle est toujours là, aussi splendide, cette Pieta de marbre où le Christ, mort, repose dans les bras de sa mère, elle qui ne semble guère plus âgée que son fils, ce qui donne à l’ensemble une sorte d’élégance intemporelle. Mais elle est loin, cette sculpture, protégée par un panneau de verre, et il y a foule, une bonne centaine d’autres visiteurs flashes à qui mieux mieux malgré la vitre et dans un chaos dominé par les voix des quelques guides de groupes. Une corde retient la foule à 5-6 mètres de la vitre. Comme cette pieta de Michelangelo est relativement petite, quand la corde est retirée et qu’une centaine de visiteurs se précipitent sur la vitre à coup de flashes et de déclics virtuels, je décide de m’éloigner et de conserver mon souvenir de 2003 plutôt que de jouer du coude pour m’approcher.
Le paradoxe vaticanoLe reste de la visite de l’intérieur de la basilique est à l’avenant. Une fois à l’extérieur, c’est le début de la montée vers la coupole, une affaire qui, finalement, s’avère moins vertigineuse que dans mon souvenir, un élément qui me rappelle que je ne suis plus le même visiteur que lors de ce premier voyage en indépendant à l’étranger; j’ai gravi bien d’autres tours et monuments depuis, et des beaucoup plus vertigineux. Ce qui dérange, ce n’est pourtant pas tant cet aspect, qui fait partie des voyages à mesure que l’on prend de l’expérience, mais une fois encore, c’est la densité de la foule dans les petits couloirs, passages et escaliers en colimaçon très étroits qui donnent accès à la tourelle. À un moment, nous sommes rattrapés par un groupe d’ados italiens particulièrement bruyants (criants à tue-tête dans cet espace restreint propice à un écho assourdissant).
Le paradoxe vaticanoNous nous réfugions dans une alcôve le temps de laisser passer cette multitude (ils sont au moins une centaine, leur passage prend plus d’un quart d’heure et à un moment, je dois même me boucher les oreilles pour me reposer de ce vacarme). Nous atteignons ensuite la tourelle, où il faut presque jouer du coude pour s’approcher de la grille et profiter un peu de la vue sur la cité du Vatican (fermée aux visiteurs à part les musées et la place St-Pierre). Les monuments principaux de Rome sont trop éloignés pour que la vue soit réellement spectaculaire (à part le castel Santangelo, tout près) et je me contente de capter quelques photos dont une vue rapidement arrachée de la place en contrebas.
Après la descente, je suis déjà aussi fatigué qu’après une journée de visite normale. Il est passé midi, et le programme de l’après-midi est d’amener mes parents voir les musées, donc essentiellement la chapelle Sixtine. Nous dînons sur la rue devant la place St-Pierre, puis nous allons faire la file pour l’entrée aux musées. La file est longue, mais heureusement, une petite heure nous mène à la porte. Le problème, avec les musées du Vatican, c’est qu’il n’y a qu’un accès (à part pour les groupes avec réservation) et que si vous voulez profiter de tout ce qu’il y a à y voir, vous n’aurez probablement pas la patience ou l’intérêt d’attendre en ligne à chaque fois. On se contente donc généralement de l’essentiel, mais comme j’en étais à ma seconde visite, je me suis payé le luxe d’un détour sur le parcours touristique standard qui mène de salles en salles vers la chapelle Sixtine.
Le paradoxe vaticanoC’est que le Vatican possède une des plus riches collections d’objets antiques, dont une partie est exposée dans de nombreuses salles consacrées à l’art égyptien, grec et romain. Ce passage d’une petite heure est probablement le point le plus intéressant de ma visite. Il y a certes d’autres visiteurs, mais les salles sont relativement vastes et exemptes de groupes organisés. Puis, nous entreprenons la série de salles et passages officiels, dont la décoration est splendide, mais le trafic redevient intense et nous sommes donc coudes à coudes jusque dans les appartements de Pie V décorées par Raphaelo; une des splendeurs de l’endroit. Si ce n’était de la foule, on y resterait des heures à admirer les détails du travail de ce maître. Enfin, l’arrivée dans la chapelle Sixtine.
Le paradoxe vaticanoPour ceux qui l’ignorent, la chapelle Sixtine n’est pas une très vaste affaire, bien que pour une simple chapelle, elle ne soit pas non plus minuscule. L’éclairage y est tamisé mais on peut très bien voir les magnifiques peintures de Michelangelo et Raphaelo qui ornent le plafond et les murs. Le centre est occupé par des visiteurs admirant l’ensemble, souvent le cou à 90 degrés. Quelques chanceux occupent le seul banc de l’endroit, le long du mur où des tableaux illustrent la vie de Jésus. Je m’y étais assis un petit quart d’heure en 2003, une position qui permet d’explorer les détails du plafond (la célèbre Genèse de Michelangelo) avec un peu plus de confort. Nous descendons les deux marches vers le centre et je montre à mes parents l’incroyable fresque du Jugement Dernier sur le mur du fond (aussi de Michelangelo) qui domine complètement la chapelle. Je chuchote, puis que le silence est requis dans cette chapelle. Évidemment, comme plusieurs dizaines de personnes font de même, un constant bourdonnement se fait entendre, bruit de fond qui est ramené à l’ordre quand il devient trop enthousiaste, par un « silencio » bien autoritaire lancé au microphone par un gardien, qui rappelle aussi qu’il est interdit de prendre des photos.
Le paradoxe vaticanoNous avons été chanceux de pouvoir descendre au centre pour prendre un peu de temps pour admirer les nombreuses peintures qui décorent la chapelle, puisque deux minutes plus tard, la chapelle est tellement pleine que les nouveaux arrivants sont priés de marcher sans s’arrêter le long du mur dépeignant la vie de Moïse, ne passant que trois minutes dans la chapelle avant d’atteindre la sortie.
Nous quittons l’endroit, puis terminons la visite des musées par des salles moins intéressantes où la très grande majorité des visiteurs ne fait que passer vers la sortie, la visite étant virtuellement terminée une fois la pièce maîtresse derrière nous. Je suis tout de même heureux, car non seulement j’ai eu l’opportunité de revoir ces œuvres de Michelangelo et Raphaelo, mais la visite n’aura pas terni les souvenirs que j’en avais comme la visite de la basilique l’aura fait le matin.
En quittant le Vatican pour revenir dans le vieux Rome, je ne peux m’empêcher d’y voir les centaines de vendeurs de gugusses, de trinquets pour les touristes, de souvenirs fabriqués à l’étranger, de foulards, lunettes et tutti quanti. Impossible également d’ignorer les nombreux mendiants qui font la manche le long de l’avenue qui longe les musées et mène vers la place St-Pierre. Je viens de sortir d’une Cité-État où on retrouve une des plus grandes concentrations de richesses au monde (artistiques, mais aussi matérielles; la simple quantité de marbre et d’or y est hallucinante, sans évidemment parler de sa banque, invisible aux visiteurs). J’ai pratiquement le goût de dire à tous les pauvres et itinérants que je croise … de faire vœux de pauvreté. D’après ce que je viens de (re)voir, ça a réussi à plusieurs autres.
Le paradoxe vaticanoEt c’est évidemment ce que j’entends en partie par paradoxe vaticano. La richesse de l’église catholique (et d’autres religions dans le monde) n’est une surprise pour personne – et l’accumulation de cette richesse au fil des siècles ne semble plus étonner malgré que la religion est censée prôner l’aide aux pauvres. Cette idée n’est évidemment pas nouvelle, mais elle ne saute jamais autant au visage qu’au Vatican. J’avais éprouvé ce sentiment en 2003, trouvant la richesse de l’endroit choquante, mais revoir la cité alors qu’elle est envahie par des milliers de visiteurs –dont la plupart sont croyants et pratiquants – a quelque chose d’incompréhensible. Un non-croyant tel que moi y va essentiellement par intérêt architectural et artistique, mais la très grande majorité des visiteurs au Vatican y vont surtout pour sa signification spirituelle. Cette accumulation de richesse (en partie à leurs propres dépends) ne les choque apparemment pas. Mais ce qui me semble encore pire, c’est qu’un tel lieu – en principe spirituellement important – n’inspire pas plus de respect ou de réflexion parmi cette masse de visiteurs qui se bousculent entre ses murs. Car si plusieurs sites au monde m’ont impressionné par leur capacité à inspirer la réflexion et l’introspection – je pense à de nombreux sites incas, mayas ou romains, je pense à la Sierra Maestra de Cuba, je pense à Angkor, à Sarajevo et Bratislava, mais aussi à des édifices religieux comme la Mezquita de Cordoba, par exemple – le Vatican et sa basilique St-Pierre n’en fait malheureusement (et étrangement) pas partie.
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