Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow : Maya, agent anonyme

Par Mrwak @payetonwak


Zero Dark Thirty raconte 10 ans de traque, sur les traces de Ben Laden, sondant les dates importantes, leurs répercussions sur la politique des États-Unis, les fausses pistes et les défaillances humaines. Mais c'est aussi un portrait de femme dans un monde d'informations glacées, relayées anonymement. Maya succède ainsi à des portraits d'analystes qu'on a vu émerger avec signification à la télévision : de Will Travers dans Rubicon, éphémère mais grande série sur la paranoïa et le traitement des données, à Homeland, où Carrie Mathison, une héroïne malade et rongée par la culpabilité d'avoir laissé se produire les évènements du 11 Septembre, brasse ciel et terre pour éviter une nouvelle attaque sur le territoire américain.
Au cœur du déroulement de Zero Dark Thirty, c'est la traque de l'ennemi, peut-être simplifiée, comme si tout ne commençait que par un seul homme dont le sort allait apporter des réponses inespérées au chaos du monde : la cessation des conflits, la disparition du terrorisme, l'avancée de la diplomatie, et, très théoriquement, la sortie des États-Unis de ces ténèbres qui l'ont englouties. Entre les fragments d'une décennie de politiques et de coups durs, la réalisatrice Kathryn Bigelow relie systématiquement ses points par l'entremise de Maya, femme déterminée, brindille solitaire restée debout dans la poussière. Elle le dit elle-même, comme une réflexion métacritique de sa situation : "I believe I was spared to finish this". Maya cherche à clôturer son cycle alors qu'autour d'elle, les responsables administratifs, chargés de missions et autres soldats vont et viennent. 

C'est donc un film sur la détermination, puisque Maya n'est plus qu'une conscience mécanique fuyant de l'avant en espérant emmener avec elle toutes les instances empêtrées dans cette war on terror. Elle n'existe au travers du prisme de sa mission, et n'a pas d'existence au préalable comme le révèle un échange rapide entre deux personnes de son administration. Elle n'est définie que par sa mission et jamais le film n'ouvre les perspectives concernant sa vie personnelle.
Le film reste étonnamment pertinent pour un film dont la dernière partie a été réécrite et modifiée en pleine production, alors que la traque méthodique du terroriste prenait fin au Pakistan. Dans cette perspective, le film se permet une bifurcation trop belle pour être vraie, où notre analyste confirme la fin de la mission d'un hochement de tête, pétrifiée par ce que ce geste signifie pour son futur. Le sens de cette séquence, c'est d'offrir à Maya la possibilité d'exister au-delà de sa mission - dans un hors-champ qu'on ne peut qu'imaginer. Un dernier plan logique conclu le film, où, abandonnée dans un avion-cargo, Maya se voit pour la première fois demander où elle veut aller : d'une certaine façon, les ténèbres avaient quelque chose de réconfortant. Si Zero Dark Thirty est un grand film bourré d'informations, portant sur un sujet d'actualité trop récent pour être vraiment impartial, il est aussi et surtout un grand film sur la solitude.

Démineurs de Kathryn Bigelow se trouvait dans notre top 2009 (#12)
Homeland - Saison 1
Homeland - Saison 2
Et pas de chronique de la saison 3 parce qu'on a arrêté là vu le désastre.