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il peut encore y avoir quelques bonnes raisons de voter

Publié le 24 mai 2014 par Blanchemanche
24 MAI 2014 |  PAR FRANÇOIS BONNETCes cinq dernières années nous l'ont appris : l'Europe n'est pas seulement déprimante, elle est devenue dangereuse, mettant à terre pays et citoyens. Ce peut être un encouragement à aller voter pour enfin dessiner des alternatives autres qu'à l'extrême droite.
Cet article est en accès libre.Bon, nous le savons, et Mediapart l'a soigneusement documenté ces cinq dernières années. L'Europe n'est plus seulement une grisaille déprimante : discours atone ; institutions incompréhensibles ; technicité décourageante ; coma démocratique ; eurodéputés médiocres et espérances mortes. Un homme symbolise cet échec européen, même s'il ne peut en être tenu comme seul responsable : José-Manuel Barroso qui, au terme de dix années de présidence de commission européenne, laisse aujourd'hui une construction politique de 28 États et de 505 millions d'habitants au bord de l'effondrement.José-Manuel Barroso, président depuis dix ans de la commission européenne.José-Manuel Barroso, président depuis dix ans de la commission européenne. © (Reuters)Mais l'Europe n'est pas que déprimante. Elle est devenue dangereuse, outil d'oppression des peuples, parfois même de leurs gouvernements. Aucun responsable européen n'aurait imaginé qu'en cinq années seulement, avec une crise des subprimes devenue crise bancaire puis crise financière, puis crise de l'euro, puis crise des dettes publiques, un tel instrument politique se soit ainsi retourné contre ses propres citoyens.Il y eut d'abord ces pays jetés à terre, par des choix politiques délibérés de gestion de la crise. Et nous avons vu une Union européenne organiser – et pas seulement accepter –, par les politiques de la banque centrale et de la Troïka, un chômage de masse (jusqu'à 30 % dans certains pays), exclure les jeunes du marché du travail (jusqu'à 50 % de chômage dans certains pays), démanteler les systèmes sociaux.Nous l'avons vue confisquer la démocratie dans certains de ces États membres : interdiction d'un référendum en Grèce, limogeage de Silvio Berlusconi remplacé par « l'expert » Mario Monti, pressions sur le Portugal et l'Espagne. Nous l'avons vue violer quelques-uns de ses traités et textes fondamentaux en transformant le continent en une forteresse étanche à toute immigration, militarisant les gestions de frontières, insensible aux catastrophes survenues en Méditerranée (plus de 25 000 morts de migrants ces dernières années). Nous l'avons vue incapable de construire la paix puisque la guerre menace à sa frontière ukrainienne.Cette Europe n'est pas sans visage et ne peut se résumer à un épais brouillard bureaucratique. Il y a bien sûr M. Barroso mais bien d'autres acteurs, politiques et économiques. Les responsables politiques sont connus : Angela Merkel, Nicolas Sarkozy, dont le recul nous permet de prendre l'exacte ampleur de son bilan catastrophique, et d'autres encore, dont François Hollande. « Réorientation de l'Europe », pacte de croissance, régulation bancaire, taxe sur les transactions financières, séparation des banques d'affaires et de dépôts, « eurobonds », politique monétaire de la banque centrale : nous avons établi combien sur tous ces points mis en avant par le candidat socialiste, aucune avancée significative n'a été réalisée quand ils n'ont pas été simplement jetés aux oubliettes.En revanche, ces cinq dernières années ont vu monter en puissance d'autres acteurs, jusqu'alors tenus aux marges des débats et politiques européennes : les entreprises et les marchés financiers. Ils n'ont certes jamais été absents des coulisses de Bruxelles ni sans poids dans les processus de décision. Ils agissent désormais publiquement et frontalement, dans un bras de fer violent et revendiqué avec les gouvernements et leurs citoyens. Ce sont les géants bancaires qui ont brandi l'arme des taux d'intérêt pour mettre à genoux les États. Ce sont les entreprises et les grandes multinationales qui, sous le parapluie de la « compétitivité », ont organisé le dumping social et fiscal. Ce sont les deux qui sont en train d'organiser l'Europe en un gigantesque paradis fiscal qui vient détruire les droits sociaux fondamentaux (lire ici l'enquête de Dan Israël).C'est bien parce qu'il faut désespérer de cette Europe qu'il peut être encore utile de voter. Pour la combattre. Certes, l'élection d'un parlement européen atrophié et anémique, fonctionnant par d'illisibles compromis, ayant peur de son ombre (son recul sur le budget européen l'a encore démontré), et n'ayant produit en cinq années de mandat qu'une grande et forte décision (le rejet du traité ACTA) ne peut être mobilisatrice. Mais il est d'autres et multiples raisons qui peuvent inciter à voter.
  • 1.- Combattre le Front national et les extrêmes droites européennes
Marine Le Pen et le Néerlandais Geert Wilders.Marine Le Pen et le Néerlandais Geert Wilders. © (Reuters)La première, sans doute la plus consensuelle, est de contrer l'extrême droite. Le Front national, qui a réussi à dicter son agenda aux grands médias – « le premier parti de France » – se repaît de l'abstention et de notre fatigue démocratique. Voter viendra minorer son score en pourcentage, relativiser son nombre de voix. L'enjeu n'est pas que français. Il est aussi d'éviter de voir un parlement européen pris d'assaut par 130 ou 150 députés extrémistes où les néo-nazis d'Aube dorée (Grèce) et de Jobbik (Hongrie), les xénophobes néerlandais de Wilders, le FN et UKIP (Royaume-Uni) parviendraient à bloquer ou à définitivement déconsidérer la machine parlementaire européenne.Aucune de ces formations, dont l'exclusion et le déni d'égalité constituent le socle commun, n'a reconnu le seul grand texte européen qui donne encore sens et ambition à ce projet commun : la charte des droits fondamentaux (elle est à lire ici) qui garantit à chaque citoyen de l'Union le respect de l'État de droit.
  • 2. Défendre le scrutin proportionnel
L'élection européenne est la seule, en France, qui se fait par un scrutin proportionnel intégral par liste. Commentateurs officiels et politiques ne veulent y lire qu'un grand « défouloir », une sorte de tout-à-l'égout démocratique, un tremplin pour les protestions, humeurs et règlements de comptes. Le peuple immature et imbécile voterait ainsi n'importe quoi pour n'importe qui... À défaut de le supprimer (ce mode de scrutin est adopté par tous les pays de l'Union), il a déjà été amputé : son tronçonnage en 2004 en huit régions différentes, sans identité particulière, a voulu atténuer la portée nationale du vote. Objectif en partie ratée.Les huit circonsciptions électorales pour le scrutin européen.Les huit circonsciptions électorales pour le scrutin européen.Il est donc désormais bien vu de dire que ce scrutin européen n'a jamais rien produit. Vote sans lendemain et sans conséquence, un vote d'irresponsabilité. Ce qui est faux. Michel Rocard en sait quelque chose qui, pour avoir réalisé le catastrophique score de 14 % en conduisant la liste socialiste de 1994, a vu sa carrière nationale brisée net. En 1999, la sévère défaite de Nicolas Sarkozy (12,8 %, devancé par Charles Pasqua à 13 %) contribue à prolonger sa traversée du désert. Enfin, certaines forces politiques ont pu émerger et s'installer durablement dans le paysage politique : les Verts, par ce scrutin européen, ont pu accéder à des responsabilités qui leur étaient interdites en France ou conditionnées au seul bon vouloir du parti socialiste. Le Front de gauche s'est lancé en 2009 par ce scrutin.La nécessaire rénovation de la République passe en partie par le scrutin proportionnel, levier fort pour enrayer la crise de représentation politique et bousculer les vieux partis dans leurs manières de produire et de sélectionner des candidats. François Hollande candidat en avait pris l'engagement (une « dose » de proportionnelle). Le dossier est, depuis, enfoui au fond du tiroir. Car le scrutin proportionnel pose cet autre défi majeur aux partis de gouvernement : celui de l'offre politique.
  • 3. Encourager le pluralisme
Or ce sont cette offre politique et son pluralisme qui fabriquent la vitalité démocratique de notre débat public. Car c'est la seule bonne nouvelle apportée par la crise commencée en 2008 : jamais, les débats sur l'Europe n'ont été aussi riches, aussi divers, jamais ce débat européen ne s'était à ce point échappé des cercles des décideurs politiques pour gagner milieux intellectuels, associatifs et militants.Les pensées européennes sont en renouveau. Le début des années 2000 fut tout occupé par les débats de la Convention européenne : étroit cénacle de politiques (présidé par Valéry Giscard d'Estaing !) chargé de forger le projet de traité constitutionnel et qui aboutit à son rejet en 2005, désaveu violent des trois grandes familles politiques historiquement aux commandes de l'Europe : la droite, les chrétiens démocrates et les sociaux-démocrates.Depuis 2008, ce débat a repris dans des configurations nouvelles, par les mouvements des indignés en Grèce et en Espagne, par les économistes, par de nombreux intellectuels et associations. Et sur des thèmes nouveaux : qui parlait il y a six ans de l'enjeu désormais central de l'évasion fiscale et des places offshore ? Qui mettait en avant la concurrence sociale organisée au sein même de l'Union par le biais des « travailleurs détachés » ? Qui mettait en cause l'architecture institutionnelle de l'Union, le rôle de la banque centrale européenne ?Ces débats sont aujourd'hui accessibles à tous, entretenus et enrichis. Et ils viennent alimenter une nouvelle offre politique. Syriza en Grèce, formation de la gauche radicale dont le leader Alexis Tsipras est chef de file européen, vient bousculer le paysage européen. En Espagne, en Italie, en France, en Allemagne, de nouvelles formations ont émergé. Comment ne pas y voir une rassurante nouvelle ?4. Sanctionner les responsables de la criseCar cette nouvelle offre politique vient clairement s'inscrire dans une logique de combat de la punition européenne infligée aux citoyens depuis cinq ans par les deux grandes familles qui la dirigent aujourd'hui : la droite et la social-démocratie. Faire d'Angela Merkel une Catherine II de l'Union européenne est un raccourci inopérant. Les socialistes Zapatero et Papandréou ont engagé les politiques d'austérité dans leurs pays respectifs. Les socialistes européens et la droite (PSE et PPE) n'ont cessé de co-gérer le parlement européen, le PSE refusant régulièrement de s'associer dans des votes importants avec les Verts ou la gauche radicale européenne. Enfin François Hollande n'aura ces deux années que porté l'Europe version française fabriquée par Nicolas Sarkozy et son ministre d'un temps Jean-Pierre Jouyet (aujourd'hui secrétaire général de l'Élysée).Angela Merkel et François Hollande à la Chancellerie de Berlin, le 23 août 2012.Angela Merkel et François Hollande à la Chancellerie de Berlin, le 23 août 2012. © (Reuters)C'est cette politique du consensus accepté quand il n'est pas recherché, et dans une Europe majoritairement à droite, qui a accéléré la dissolution de la social-démocratie européenne, inaudible et d'ailleurs absente de ces nouveaux débats européens évoqués plus haut.Casser ce consensus est aujourd'hui une urgence pour que l'alternative ne se forge pas dans les recoins xénophobes des extrêmes droites européennes. L'émergence au niveau européen de formations nouvelles, le renforcement des écologistes comme des différents partis de la gauche radicale ou critique peuvent briser cet axe PPE/PSE qui a maintenu l'institution parlementaire dans une faiblesse organisée par les chefs d'État et de gouvernement. Les nouveaux horizons européens, la revitalisation d'un projet commun se construiront dans cette diversité et non dans le cercle fermé des conseils européens où s'affrontent intérêts d'État, égoïsmes nationaux et caractères personnels.Revitaliser le parlement européen, c'est par ce détour revenir en France pour construire l'après-François Hollande. Tétanisé, le PS commence à en parler à voix haute (certains de ses dirigeants, du moins). Les écologistes, libérés de leur engagement gouvernemental, se disent disponibles. Le Front de gauche, n'ignorant pas les impasses stratégiques qui se profilent, dit y réfléchir (certains de ses responsables, du moins). Notre «débat des gauches, Cambadélis-Cosse-Mélenchon» (il est à regarder ici), organisé le 14 mai, a démontré combien rien ne pouvait rester en l'état, même si les contours de futures alliances demeurent bien hypothétiques.Le vote européen peut accélérer cette refondation. C'est une autre raison, qui n'est pas complètement insignifiante, pour envisager d'aller voter dimanche.

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