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Quelles fractures numériques ?

Publié le 25 mai 2014 par Ticotherapeuthe @efficacitic

l’Esprit public, émission France Culture,
par Philippe Meyer, dimanche 25 mai 2014

entretien avec Dominique Cardon et ses invités

  • Sylvie KAUFFMANN, directrice éditoriale au Monde
  • Jean-Louis BOURLANGES, professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris
  • Marc-Olivier PADIS, directeur de la rédaction de la revue Esprit

Dans cette excellente émission, les intervenants abordent LES fractures numérique sous différents angles instructifs, dont voici un aperçu
(avec quelques notes et commentaires perso)

Les exclusions sont désormais plus dans les usages du numérique que dans les techniques informatiques. L’agilité des usages des outils du numérique est une forte valeur ajoutée. Mais ce n’est pas une condition suffisante pour avoir un avantage concurrentiel déterminant (NDLR efficaciTIC).

Les jeunes générations sont très agiles avec le numérique. Mais suivant leurs origines sociales, les enfants ne consomment pas Internet de la même façon.

Il est utopique de croire que nous sommes tous à égalité avec le numérique. On a beau avoir la même qualité d’accès technique avec l’ADSL, les informations que l’on consomme ne sont pas les mêmes, notamment quand on observe la consommation par catégories sociaux-professionnelles. De la même façon nous avons tous la télévision et un bouquet de chaînes conséquent : il y a ceux qui regardent les émissions de téléréalité et les fidèles d’Arte en passant pour toutes les couches intermédiaires.

Il faut avoir un rapport critique vis à vis d’Internet, car on peut facilement donner du crédit à des fausses informations. A ce sujet, je vous recommande de voir la vidéo de Gérald Bronner sur cet article du livre éponyme dont il est l’auteur : La démocratie des crédules. Vidéo dont voici sa conclusion : Le vrai esprit critique consiste, surtout, à se méfier de sa propre pensée

Les internautes ont la particularité – c’est une spécificité majeure d’Internet (cf. web 2.0) – d’interagir, de participer, de contribuer (web contributif), de commenter. On – j’en fais partie – peut aussi entrer plus facilement dans des communautés d’intérêt qui nous font découvrir de nouveaux environnements sociaux et sociétaux, notamment via les blogs et les réseaux sociaux dans leur grande diversité.

La fracture du numérique est d’abord une facture sociale : comment la puissance publique (i.e. : l’école, la formation professionnelle) peut faire pour contribuer à résoudre cette fracture ? Typiquement la jeunesse est virtuose du numérique, mais – par exemple – elle utilise très peu l’email et en arrivant sur le marché du travail il leur faut, d’une certaine façon, apprendre à écrire. Ce n’est pas parce-qu’on est un champion des jeux vidéos, qu’on saura faire un compte-rendu de réunion conforme aux exigences professionnelles.

La société civile s’émancipe et n’a plus besoin des institutions pour prendre des initiatives : voir les pigeons, les poussins, l’affaire Snowden et plus récemment les déplumés.

De nombreux métiers sont confrontés à des bouleversements, tels les journalistes et les avocats qui n’ont plus – depuis Google – le monopole de l’accès à l’information. Ces situations génèrent des fractures sociales, voire dévalorisent des métiers notamment dans le monde des médias du fait que tout citoyen peut devenir journaliste. La valeur ajoutée des journalistes devient trop fréquemment une valeur destructrices. Il suffit de regarder des émissions comme le grand journal  et le Supplément sur Canal+ pour constater que les journalistes et animateurs ne produisent que polémiques et cherchent – notamment avec les politiques – à valoriser les rivalités, voir les provoquent pour faire les spectacle, qui génère l’audimat, qui fait rentrer l’argent dans les caisses de leur employeur ! Lire à ce sujet l’article du blog letotojournal.fr (02-07-2013) : Mais où est donc passé le journalisme d’investigation ?

Tout est ébranlé par le numérique, mais la société se reconstruit. Seul problème (mais en est-ce bien un ?) nos dirigeants n’arrivent pas à réaliser que l’autorité ne se décide plus dans un cercle réduit de chefs à plumes. Idem pour les enseignants vis-à-vis du savoir : ils ont eu du mal à admettre Wikipédia, inconsciemment considéré comme destructeur de leur valeur ajoutée. L’autorité peut de moins en moins se décréter, les relations hiérarchiques s’érodent quand elles n’implosent pas ! L’autorité ne se décrète plus elle se mérite, on peut de moins en moins tricher avec l’autorité. Et là aussi le numérique est le levier de ses ruptures sociales et sociétales.

[transcription de l'introduction de Philippe Meyer]

Dominique Cardon, sociologue, vous êtes chercheur au laboratoire des usages de France Télécom et membre associé au Centre d’études des mouvements sociaux de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Vous avez aussi enseigné à la Sorbonne de 2003 à 2013. Vos recherches portent sur les transformations contemporaines de l’espace public. Vous vous penchez notamment sur les infrastructures médiatiques qui nous sont offertes par les nouvelles technologies. Vous allez aujourd’hui nous aider à débroussailler la question de la fracture numérique, ou plutôt des fractures numériques. Non pas seulement la question des insuffisances du réseau, mais les fossés qui se creusent entre les générations, la révolution des usages et des modes de vie, et les nouvelles modalités de la connaissance.

La révolution numérique a été extraordinairement rapide. Les « technologies de l’information et de la communication » (TIC) ont transformé le monde en quelques années. En 1998, 4% de la population française disposait d’internet à domicile, en 2013, c’était 80% ; c’est l’un des taux les plus élevés d’Europe. L’usage de la connexion fixe est en baisse et la tendance est à la multiplication des points d’accès : ordinateurs fixes et portables, téléphones, tablettes, sont maintenant connectés au réseau sans fil par le wifi. La connexion à internet via un téléphone est en hausse constante. En 2013, 40% des Français étaient équipés d’un téléphone « intelligent ». Ils étaient 11% deux ans plus tôt. 4% des Français disposaient d’une tablette numérique en 2011, ils étaient 17% en 2013. Le cumul des différents modes de connexion se généralise : 50% des usagers utilisent deux modes de connexion.

La première fracture numérique est celle qui sépare les usagers des TIC des non-usagers. Elle est d’abord une inégalité sociale et générationnelle, entre ceux qui s’adaptent, et ceux qui restent à l’écart de la société numérique. Les jeunes, les personnes dotées de revenus élevés, les cadres supérieurs, et les habitants de l’agglomération parisienne, sont plus équipés et plus susceptibles d’utiliser plusieurs modes de connexion simultanées. A titre d’exemple, 5% des plus de 70 ans sont équipés de smartphones, contre 75% des 18-24 ans. En 2013, 55% de la population pratiquait le commerce en ligne, mais le chiffre monte à 79% pour les 25-39 ans et 82% pour les diplômés du supérieur. L’usage professionnel d’internet est lui aussi très inégal : neuf cadres sur dix ont accès au réseau sur leur lieu de travail, contre seulement deux ouvriers sur dix. Vie personnelle et vie professionnelle s’entrecroisent : les personnes connectées utilisent internet à des fins personnelles sur leur lieu de travail, et à des fins professionnelles en dehors de leur lieu de travail. Pour Marc Bertrand et David Belliard dans Alternatives économiques, « l’économie numérique a un effet multiplicateur des inégalités, car ce sont les plus éduqués et les plus informés qui en tirent le mieux profit. » Valérie Peugeot, Vice-présidente du Conseil national du numérique, exprime le même avis : « Les non-connectés, devenus minoritaires, sont également ceux qui sont par ailleurs victimes de marginalisation sociale, culturelle et économique. »

L’Education nationale multiplie les initiatives pour intégrer les TIC dans l’enseignement. D’une façon générale, les jeunes sont les précurseurs et les prescripteurs de l’ensemble des usages des outils numériques. Les 18 – 24 ans passent en moyenne 24 heures par semaine sur internet. Les TIC « envahissent » la vie quotidienne. Les temps morts sont consacrés à l’envoi de courriel et de SMS, à la navigation sur internet, à la musique, aux jeux vidéo. Les activités se superposent : 82% des français naviguent sur internet en même temps qu’ils regardent la télévision. Ils sont 94% parmi les moins de 25 ans.

Pour autant, le sentiment de compétence numérique progresse lentement : 55% des français se sentaient compétents en 2013, contre déjà 48% en 2007. Pour Valérie Peugeot (1), « nous devons nous affranchir du concept de fracture numérique ». D’après elle, dès lors que 80% de la population est connectée, le véritable enjeu est l’adaptation permanente de toutes les générations aux nouveaux outils qui surgissent en permanence et qui transforment « nos manières de travailler, d’étudier, de nous relier, de nous déplacer, de créer, de partager ». Toujours selon Valérie Peugeot :

« nous sommes entrés dans une phase permanente d’apprentissage collectif et de remise en cause personnelle. »

Dominique Cardon, quelles sont pour vous les différentes réalités qu’on regroupe sous le vocable de fracture numérique, quelles sont les transformations les plus notables et comment réduire le nombre des laissés-pour-compte ?

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 (1) auteure du rapport du CNNum (Conseil National du Numérique), octobre 2013 : Citoyens d’une société numérique (document pdf, 86 pages)

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