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La finance participative et la finance solidaire : un dialogue de sourds

Publié le 10 juin 2014 par Ecosapiens

Après 7 années à développer eco-SAPIENS un projet entrepreneurial qui met les TIC au service d’une consommation plus responsable, nous avons testé plusieurs modèles économiques et constatons que les modes de financements dédiés à l’entrepreneuriat ou à l’innovation sont inopérants ou inadaptés. Ils ne permettent pas de véritablement soutenir la transformation de notre société.

Nous étions jeunes et nous n’aimions pas ce monde. Ça arrive à d’autres, et même à des gens très biens. Après, il faut voir ce que l’on en fait de cette énergie, de cette clandestinité.

Quelle était la racine du mal ?

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Selon nous, le problème n’était pas unique mais au moins nous pouvions nous concentrer sur trois raisons de cette « modernité » :

  • La logique folle de l’entreprise dans un monde concurrentielle.
  • L’aveuglement de notre société de consommation.
  • La stérilité du militantisme contemporain forcément « contre », et de moins en moins séduisant.

Quelle solution apporter ?

Déjà, il nous fallait donc « donner à voir » car créer, c’est résister. Il nous fallait montrer l’effervescence de ces initiatives inscrites dans une consommation plus sensée, soucieuse de l’environnement et des hommes. Et il nous fallait être aussi le plus cohérent car « l’exemple n’est pas le meilleur moyen de convaincre, c’est le seul ». Ensuite, pour réconcilier l’économie avec la sagesse, nous nous sommes naturellement tournés vers le modèle coopératif, synonyme de démocratie et de gouvernance partagée. Et même de ce vieux rêve d’émancipation du travailleur… voire même d’épanouissement.

Concrètement ?

En 2007, nous avons fondé une SCOP (société coopérative et participative) à même de faciliter le passage à l’éco-consommation. Sans réseau et sans mise de départ, nous nous sommes placés sur Internet, l’endroit qui permet de toucher le plus de monde avec le moins de moyens. Le résultat fut donc un guide de consommation et comparateur de prix dédié aux produits biologiques, écologiques et équitables pour faciliter le passage à l’acte.

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Sans nous en apercevoir, à cet instant même, nous devenions une chimère. Par notre activité sur Internet, nous étions « start-up » ; et par notre statut coopératif et notre objet social, nous étions une « entreprise sociale et solidaire ».

Autant le préciser tout de go, ce cortège d’entreprises numériques et solidaires est désormais bien fourni. A la fois « pigeon » (ce mouvement d’entrepreneurs du numérique aux revendications si vénales), et à la fois « colibri » (cet oiseau humble et patient, emblématique de la fable popularisée par le penseur Pierre Rabhi). De ces deux facettes a priori irréconciliables, nous confessons volontiers être plus attirés par l’économie sociale et solidaire. Car avec des start-ups, on ne sauve pas le monde… on le transforme. Et, pour paraphraser un autre penseur, il ne s’agit plus d’interpréter ou de transformer le monde, il s’agit de le sauver.

La logique financière du capital-risque, qui oriente fondamentalement le fonctionnement des start-up est –c’est sa génétique– de nature spéculative. Le monde qui en résulte ne peut qu’être à son image : une logique prédatrice où il faut être seul gagnant pour remporter la partie.

Déjà les quelques start-up censées « faire du bien à la planète » se font déborder par leurs actionnaires. Ironie du sort, les pouvoirs publics sont complices malgré eux. A la base il y a un système légèrement hypocrite où l’État finance majoritairement le risque mais une poignée de financiers privatise les profits à la fin. Il suffit de trouver quelques profils ambitieux et talentueux prêts à utiliser les indemnités chômage pour développer et « innover » grâce aux aides à l’innovation, depuis un « espace de co-working » ou un « incubateur » subventionné.

En ce qui nous concerne, lors d’un salon à Paris, des investisseurs potentiels nous avaient recommandé de fermer notre entreprise, pour la recréer afin de gagner sur la partie salariale en utilisant nos droits au chômage… Tentant n’est-ce pas ?

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Au final, les fonds d’investissement cueilleront les entrepreneurs les plus résistants, parés pour leur première « vraie levée de fonds ». Objectif : revendre d’ici 3 ans ceux qui auront explosé. Tout ou rien. Autant vous dire qu’avec ce ce genre de pression, le projet initial est grandement modifié. Ce qui pouvait apparaître fort séduisant alors qu’il était encore dans l’œuf, finit par se transformer en business model classique qui applique les vieilles méthodes pour monétiser au mieux le trafic ou la communauté acquise.

Dans l’économie sociale et solidaire, le temps est plus long. On galère, on s’enlise, on peut tenir à bout de bras sa structure des décennies parce qu’on est prêt à des sacrifices pour « la cause ». Là aussi les aides publiques existent. Les subventions sont savamment distillées pour maintenir à flot des embarcations qui couteraient plus cher à indemniser en cas de naufrage. Ça se défend parfois. On a l’excuse des valeurs. A l’instar d’un théâtre national ou d’un cinéma d’art et d’essai, une recyclerie/ressourcerie ne sera jamais rentable.

Parfois, bien sûr, il y a des abus. Mais paradoxalement, et cela est prouvé, c’est l’économie sociale et solidaire qui est plus « efficace ». Et oui, ici on bosse à moindre coût à compétences égales, et chaque dépense est mûrement réfléchie.

Le nerf de la guerre c’est l’argent

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Voilà ce que l’on entend souvent. Cependant, il faut vraiment avoir un train de retard pour ignorer que, vulgairement parlant, en ce monde nous ne manquons pas d’argent, nous manquons d’accès à l’argent.

Loin d’un discours poujadiste consistant à dire que l’argent mal dépensé aurait pu être mieux dépensé, nous rappelons calmement que les réserves fléchées vers l’économie sociale et solidaire ne sont jamais arrivées. Ah bon ? Demandez à Louis Gallois ! Demandez aussi aux régions qui abondent ces fonds privés avec pour consigne d’intensifier le financement des structures solidaires et le renforcement de leurs fonds propres.

Alors, devant la pénibilité à récolter quelques deniers pour la mise de départ, en dernier recours, beaucoup se sont tournés vers ce nouveau canal d’accès à l’argent : la finance participative, aussi appelée crowdfunding.

Avant d’aborder ce point, il nous faut d’abord rappeler quelques définitions.

  • Le crowdfunding rewards (contreparties) s’apparente au mécénat. Un particulier donne de l’argent et en échange il recevra quelque chose (un objet, un remerciement public). C’est ce qu’il a de plus populaire et de nombreuses associations de secteurs sous-financés y ont désormais systématiquement recours. A l’époque où nous développions eco-SAPIENS dans la couveuse d’activités solidaires Inter-Made, cela n’existait pas. Aujourd’hui plus de la moitié tous les porteurs de projets le font. Et l’accès à l’argent se libéra un peu…
  • Le crowdfunding lending est du prêt de particulier à particulier. C’est-à-dire qu’il permet de prêter de l’argent à des personnes physiques.
  • Le crowdfunding equity (investissement) c’est de la prise de capital de sociétés. Ce secteur en est encore à ses balbutiements car l’appel public à l’épargne (aujourd’hui nommée « offre au public de titres financiers ») est strictement réglementé. Les plateformes existantes dans ce domaine sont généralement adossées à une banque. Car sauf à avoir un agrément, une entreprise ne peut pas appeler à prendre des parts sur son site Internet. Au même titre que les jeux d’argent, il faut effectivement protéger le citoyen face aux promesses de gain faciles.

Ces plateformes de crowdfunding (rewards ou equity) constituent donc une aubaine pour tous ces entrepreneurs et porteurs de projet… même si elles posent une question fondamentale. N’est-ce pas le rôle des institutions financières (fonds, banques, guichets publics)… de financer ? Le renversement est total : la plateforme trouve l’argent des particuliers et la banque, tel un vulgaire tuyau, se sert sur la transaction.

Cerise sur le gâteau, une plateforme de crowdfunding, Babyloan, s’est récemment renflouée… auprès d’une plateforme de crowdfunding, Anaxago. On attend avec impatience la levée de fonds réciproque, quand Anaxago sollicitera les contributeurs de Babyloan. A l’image de ces grandes banques sauvées par l’Etat français… pourtant déclaré endetté auprès desdites banques.

On se souvient de la bulle Internet. On souffre encore de la bulle financière de 2008. Que nous réservera la bulle des acteurs financiers sur Internet ?

En ce moment, les lois s’adaptent à ces nouveaux acteurs de finance participative. C’est beau car le citoyen va se réapproprier la finance.

Vraiment ?

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Certes le monopole bancaire cède quelques miettes à ces nouvelles plateformes. Mais soyons humble et consultons l’histoire. N’oublions pas que les grandes banques françaises étaient déjà justement dans cette esprit collectif. « Banque populaire », « crédit mutuel », « société générale », puisent toutes leur genèse dans le mouvement mutualiste et coopératif. Et communiquent parfois maladroitement dessus d’ailleurs.

Récemment, notre société coopérative, a initié un partenariat avec une plateforme de crowdfunding equity assez audacieuse pour établir une passerelle. Ensemble, eco-SAPIENS et WiSeed devaient inaugurer la première levée de fonds participative en SCOP. Il y a certaines spécificités techniques qui expliquent pourquoi cela aurait été innovant. Par exemple, l’outil financier n’était pas du capital, comme dans une SAS ou SARL classique, mais du titre participatif.

Au dernier moment, après 6 mois de travail commun, et malgré un plébiscite du réseau coopératif et de la communauté d’investisseurs, cette levée de fonds ne se fera pas. Un problème de timing, un dossier trop risqué qui, en cas d’échec, aurait décrédibilisé ce nouveau segment. Voire.

Ce revirement inopportun, nous l’avons interprété autrement. Un problème de timing effectivement. Le monde de la finance, fut-il participatif, est en retard sur les aspirations citoyennes.

Les acteurs de la finance participative sont encore portés et supportés par des structures « classiques » qui, comme nous l’avons vu, sont pilotées, par la logique de finance conventionnelle. En clair, pas sûr que notre opération soit « rentable » pour une plateforme. Il faut savoir qu’en général, elles prélèvent 10% des montants levés (et en reversent déjà 2% à la banque qui se contente donc de faire le « tuyau »).

Pas rentable pour un intermédiaire ? En effet, notre SCOP, génétiquement, ne promet pas le jackpot, ne donnera pas de dividendes à deux chiffre et les parts ne pourront être valorisées. C’est de la finance patiente. Avec des investisseurs patients, comme ces 120 premiers sociétaires de notre coopérative, à l’époque où nous faisons du crowdfundingg sans savoir que cela existait…

En tout cas, eu égard des retours enthousiastes, une finance que la société civile attend… à l’inverse de la finance classique dont elle se méfie.

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Concernant notre SCOP eco-SAPIENS, nous arrivons à bout de souffle. Le secteur que nous défendons, l’éco-consommation, est en pleine débandade. En 7 ans, nous pouvons aisément  dresser une liste de 200 entreprises qui ont disparu. Cela fait beaucoup pour un secteur censé « être à la mode ». Lorsque nous parlons de produits bio, made in France ou eco-conçus, tout le monde pense que c’est très porteur.

C’est en réalité un secteur en souffrance. Parmi d’autres certes mais ce secteur est supposé être dans la direction à prendre. Que l’industrie du tabac ou de l’automobile souffre, c’est évidemment dramatique ici et maintenant mais souhaitable dans une société en transition. Nous n’avons jamais prétendu autre chose que participer à cette transition.

Aujourd’hui que nous investissons, malgré les difficultés, dans un autre outil, valorisant cette fois-ci le voyage et le tourisme responsable, nous rencontrons là encore un monde précaire. Et qui est pourtant l’alternative au tourisme de masse, lui aussi destructeur.

En résumé, si tout le monde s’accorde sur le cap à donner, pourquoi personne n’ose au final le financer. Les pouvoirs publics font ce qu’ils peuvent, les banques ont déserté, les fonds veulent du chiffre… et la finance populaire a répondu présent certes, mais rien ne dit que l’histoire ne bégaie pas.

Vivement que les prochains entrepreneurs sociaux ne rencontrent pas toutes ces embûches et passent directement, pourquoi pas, par une plateforme ouverte et publique où chaque citoyen pourrait financer le projet de son choix.

Avec ce revers, ô combien symbolique, subi par notre coopérative Eco-Sapiens, nous avouons que notre avenir s’annonce compliqué. Tout créateur d’entreprise sait qu’il y  a toujours des rebondissements. La voie tortueuse que nous avons empruntée, mènera peut-être dans notre cas, faute de temps et de moyens à une impasse.

Soit. Nous avons pris le parti d’explorer cette voie en attendant des cieux plus cléments.

Benjamin Leroy et Baptiste Rabourdin,
Associés et salariés et co-fondateurs de la SCOP eco-SAPIENS

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