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LE CARNAVAL N’EST PAS MORT ! IL DORT ! »…Nature et origine de la tradition carnavalesque(5)-Fin

Par Regardeloigne

musique de carnaval

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Le 2 février, l'ours en sortant de sa caverne faisait selon la tradition un énorme pet qui libérait un bouchon d'herbe ;il ouvrait ainsi la voie à la scatologie carnavalesque : Daniel Fabre dans une étude critique de Claude Gaignebet évoque les rites carnavalesques du « souffle » .En Occitanie.- le Mercredi des Cendres, les jeunes hommes du village ou du quartier, vêtus de longues chemises de femme, le visage noirci, se suivraient à la queue leu leu dans le dernier bal du carnaval ; munis d'un soufflet (bufet), ils l'appliqueraint au derrière de leur prédécesseur en chantant : E bufa s'i al tiol — « Et souffle lui au cul »  . Une variante catalane, verrait les danseurs allumer chacun un tire-bouchon de papier pendu aux fesses du précédent. Il existe encore en France deux carnavals de cette tradition, celui de Saint-Claude dans le Jura et celui de Notron en Dordogne : tous les deux ont des « soufflaculs ».Il existe toujours également des « fêtes de l'ours » dans les Pyrénées catalanes ainsi que la tradition du Petassou, avatar de l'homme sauvage et une des origines d'Arlequin.

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Comment comprendre ce rite encore vivant et l'expliquer au-delà de la banalité de

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l'explication sexuelle. Cette attention portée aux souffles serait au cœur même de toute la mythologie carnavalesque selon Cl. Gaignebet. L'âme est un souffle (il y a trois âmes /souffle selon Platon(l'éternuement, le rôt et le pet.) L'âme « sale » est celle qui est la plus basse. Carnaval réaliserait un basculement du haut vers le bas et se mettrait à l'envers ; ce monde à l'envers, serait le monde primitif. Gargantua de Rabelais est né en émettant un « garg » , un souffle au moment où l'on tue des boeufs gras, un 3 février, le jour de la Saint Blaise. Aussi Saint Blaise était il le maitre des souffles buccaux et guérissait des maux de gorge (de l'allemand blasen souffle).. Le bourrage alimentaire du ventre en temps de carnaval s'effectuait toujours avec des viandes grasses et des flatulents- haricots ou fèves. Ce dernier légume joue d'ailleurs dans un conte, Jean Et La Tige De Fève ,un rôle bien particulier : un jeune garçon découvre une fève (ou un haricot), la sème dans son jardin et en peu de temps sa tige s'élance jusqu'aux cieux lui permettant de grimper jusqu'au Paradis, le lieu de repos des âmes. Le 3 février Gargantua est expulsé par un « pet » de l'oreille gauche de Gargamelle à qui l'on a bouché le « bas ".

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l'Ours de la Chandeleur revient du monde inférieur, chargé d'âmes comme le suggère le conte de Jean de L'Ours — il les libère en pétant ; Jean grimpe au paradis par une tige de flatulent. Cette topographie surnaturelle est bien liée à la circulation des souffles. D'ailleurs, ceux-ci emplissent la tête des fous qui tiennent un soufflet (follis) et sont aussi nommés « esventés » .l'errance des spectres et des âmes (masques) emplirait les carnavals.

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Ce vent, ce souffle, ce pneuma, ce sont les âmes des morts de l'année. Elles circulent en février lorsque le Mundus est ouvert, selon la mythologie latine et, pour les chrétiens, Ste Agathe, grande sainte de février, est évidemment une âme qui erre. La bande des masques serait alors, d'après une théorie déjà maintes fois répétée, une troupe d'âmes. Ce thème du bal des morts nourrit d'ailleurs des « récits de peurs » pyrénéens ou bretons La Mesnie Hellequin, la bande du chasseur sauvage — homme sauvage à la parure touffue de chiffons bariolés, Arlequin de la Commedia dell'Arte, Petassou de la Saint-Biaise à Trêves (Gard) — est aussi composée d'âmes errantes.

Donc, en février, les âmes des défunts sont représentées par les masques, ramenées et libérées par les animaux psychopompes (Ours, Centaures, Anes) mais leurs va-et-vient sont surveillés ; les cordiers, tisserands et fileuses évitent de lier les souffles ; on se bourre le ventre pour qu'elles n'entrent point ou qu'elles sortent toutes dans les concours de pets, on les habille de feu (feux follets) ou on les pompe à la sortie de l'anus, dans les soufflaculs, on les refoule, vers le haut, en inversant le circuit interne du souffle pour la Saint-Biaise et dans la naissance gargantuesque. Leur aimant cosmique est la lune, qui a pour champ magnétique la Voie Lactée, chemin des âmes. A la fin de la lunaison, au soir du Mercredi des Cendres, en Carême-entrant, le mouvement des âmes s'achève ».D.FABRE OP.CITE

 

Ce rite carnavalesque des mots se doublerait de rites d'engendrement monstrueux

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. Dans les cavalcades , des scènes d'accouchements « contre-nature « existent avec des poupons grotesques nourris aux vins. Fécondité monstrueuse qui marqua Jean De L'ours engendré d'une femme et d'un ours, né velu et d'une force prodigieuse . C'est aussi Gargantua, l'enfant énorme né le 3 février dont le premier cri est « à boire ! ». Le jeune géant carnaval est un enfant-adulte conçu et mis au monde à la mode inverse ;soit , comme Jean de L'Ours né d'un accouplement entre l'ours et la femme, soit sorti même de l'oreille de sa mère comme Gargantua. Il est donc, dans ses diverses figures, marqué par sa naissance hors norme du signe du héros, qui est aussi signe du diable pour le christianisme .L'enfant géant ne cessera de grandir jusqu'à finir sur le bucher de carnaval.

Les fous forment le clergé de ce souffle qui anime l'Univers. A l'aide de leurs soufflets (follis) et de leurs vessies, ils dirigent où ils veulent la part de cette âme du monde qu'ils captent. Leur tête se pare du coqueluchon qui leur évite la toux (coqueluche) et laisse croître en eux l'enfant spirituel que le germe des aliments flatulents y développe.

Le phallus (le gonflant) orne parfois le coqueluchon, crête érectile, car c'est un souffle qui la tend et le sperme est une mousse, une écume qui s'écoule dans les ports fendus d'Aphrodite (Aristote : De Gen. ; Heraclite).

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u'importé que la religion chrétienne et Platon se refusent à reconnaître la vérité que Pythagore avait enclose sous des symboles ? Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, le souffle aussi anime l'âme du ventre, et les confréries d'hommes de Carnaval, temporairement habillés en femmes et en vents, naissent, analement et spirituellement, de leur Mère Marotte par la vertu de l'esprit de la Fève Royale : à la tige creuse, à l'odeur de sperme, au hile semblable aux portes de l'enfer, à la fleur odieuse aux pures abeilles, aux âmes des morts, heureusement libérées : fève effroyable et sacrée…

Le 3 février est jour de la Saint-Biaise et que, partant de l'homophonie Blasen-Blasius, les peuples germaniques l'appelaient jour du vent ou du souffle : c'est le jour du Saint Souffle déjà évoqué à propos de la bataille des vents. un texte dont l'origine nous demeure inconnue rapporte , que les marins Scandinaves interdisaient à leurs serviteurs de consommer ce jour-là des aliments flatulents ; un « vent » à cette occasion risquait en effet de provoquer les tempêtes durant toute l'année.

Le rapport ici affirmé entre souffle anal et tempête mérite qu'on s'y arrête longuement. Un autre moyen de contrôle du souffle est sûrement de fermer l'extrémité anale. Que l'on se remémore le rôle symbolique que tiennent dans toute l'œuvre de Rabelais les « trous bouchés » : trous de la Sibylle, de Saint-Patrice, de Gibraltar, tous ces orifices initiatiques qu'il faut à date fixe ouvrir ou fermer. A l'évidence, Rabelais donnait à ces allusions le sens libre de trou anal. Ainsi se justifient aussi les conditions blaisiennes de la naissance de Gargantua.

Certaines chansons du carnaval de Dunkerque ont conservé cette tradition rabelaisienne:

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Chez Grandgousier et Gargamelle, à l'approche du Carême, on tue des bœufs gras pour les saler le Mardi Gras et préparer foison de salaisons pour le printemps. Chacun, le jour même, se régale de tripes. Malgré son état, Gargamelle en mange une telle platée qu'elle voit son ventre boursouflé par une belle matière fécale. Cela trompe les sages-femmes, ou les pré-sages femmes (que l'on peut ainsi nommer, puisque l'être auquel elles vont donner naissance sera aussi un signe). Entre le souffle qui gonfle en Gargamelle et l'enfant à naître s'installe la confusion. A pluieurs reprises, Rabelais souligne le quiproquo. Il parle de cette matière fécale puis indique (en employant le terme ambigu de « larrys», qui désigne l'ensemble des tissus du bas) que l'on va boucher tout le bas. Les sages-femmes, en effet, ayant tâté Gargamelle par le bas et senti cette matière fécale, prennent celle-ci pour l'enfant. La naissance étant, à leur avis, prématurée, l'une d'elles administre alors à la mère un « restrictif horrible », Le résultat de cette médecine est pour le moins inattendu. L'enfant, qui ne peut désormais passer par le bas, va sursauter, pénétrer dans la veine creuse, remonter suivant un trajet anatomique assez curieux, et sortir par le haut. C'est bien par suite d'une occlusion résultant d'un tabou que Gargantua naît par l'oreille gauche de Gargamelle ; car il y a similitude de sens entre l'interdiction de consommer des aliments flatulents le jour de la Saint-Biaise et celle de donner ce jour là une naissance anale. Le souffle qui est en Gargamelle sort donc par l'oreille, sous forme d'un enfant étonnant qui, dès sa naissance, réclame « A boire! A boire! »

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Ainsi Rabelais, en nous conviant à suivre, dès les premières pages de son roman, le mouvement ascendant d'un souffle porté dans le ventre, nous invite-t-il du même coup à une conversion paulinienne. Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. N'avons-nous pas vu les pendus libérer leur âme par le bas, leur gorge serrée rendant impossible sa fuite par le haut ? Il est un véritable langage des souffles du corps humain. En donnant la parole au souffle anal, Rabelais n'a pas oublié, en bon médecin galénique, le rôle qu'à l'autre extrémité joue la respiration. Dominateur du vent et du souffle, saint Biaise tient aussi la gorge sous sa dépendance, qu'il l'étreigne ou la libère.

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Au niveau de cet organe se nouent la voix, la parole et le rire ; par lui s'établit notre rapport « alimentaire » à l'extérieur ; là se lie et se délie notre angoisse ; l'angine, la toux, la coqueluche, s'inscrivent dans l'espace magique de saint Biaise guérisseur. C'est par là que, derrière la pomme d'Adam, s'assure silencieusement l'échange vital d'esprit de l'homme au cosmos.

En Carnaval, ces différentes valeurs se trouvent diversement illustrées. Manger, manger beaucoup, ne relève pas de l'hédonisme : c'est un rite. Certains textes font état, dès le XVe siècle, d'une personnification facétieuse de Carnaval dans le domaine espagnol, sous le nom de San Gor-gomillaz, San Gorgomellas : la Gorge. Goulu, Grand mangeur, Carnaval est celui dont la Gorge est vaste. Enfant de Carnaval, Gargantua n'est pas autre chose. C'est d'ailleurs cette personnification du goinfre que l'on retient encore dans la campagne française : un Gargantua y désigne un gros mangeur. Sa gorge largement ouverte lui permet d'avaler d'énormes bouchées sans risque de s'étouffer…….. »CL.GAIGNEBET. LE CARNAVAL.PAYOT.

 

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Tous ces travaux de chercheurs érudits, que ce soit sur les sources du carnaval chrétien ou qu'il cherchent à retrouver une origine celtique voire plus ancienne ont le mérite de mettre à jour une riche matière et des faits longtemps ignorés . Ils laissent pourtant une question en suspens :

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Quel serait le sens profond de la traque d'une origine qui permettrait de révéler une « essence » du Carnaval ,soit définitivement chrétienne ou plus primitivement païenne, et d'ailleurs peut-il exister une telle essence ? On retrouverait la problématique des archétypes qui survivraient à travers les âges, d'archétypes transhistoriques. L'histoire n'apporterait alors qu'aléas, altérations et décadence du modèle « pur ».On n'est pas loin ici de la nostalgie des origines. Inversement la négation de la tradition, quelle qu'elle soit,qui caractérise notre postmodernité et ses fantasmes de totale rupture , le paie d'un vide du sens.(le carnaval comme simple spectacle et produit touristique en serait l'illustration).

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On a vu au cours des articles précédents se dessiner la question du syncrétisme, celui des fêtes païennes devenues fêtes chrétiennes mais qui subsistent quand même par la vertu des dates du calendrier.Les divinités païennes se profilent parfois au travers de la figure des saints chrétiens dont beaucoup ont été  justement « inventés » pour les masquer. Elles se profilent aussi à travers les figures du carnaval.

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Toute orthodoxie considère le syncrétisme comme dissolvant de la pureté et de l'identité d'une origine, une perversion de ce qui serait une vérité dont on ne doit pas altérer le message. Les démarches de " retour aux sources " sont dès lors des tentatives d'effacement des syncrétismes. Un certain point de vue religieux ,que ce soit pour affirmer le christianisme ou pour retrouver des origines païennes, une nostalgie de l'origine, un ésotérisme quelconque, cherchent toujours une source pure à désembourber du fait de l'histoire qui l'aurait contaminée par des apports successifs. L'histoire culturelle et donc celle du carnaval est pourtant une histoire d'emprunts, de passages, de, de recontextualisations, , de greffes successives , de strates accumulées et sédimentés Le carnaval tout au long de son développement, a toujours été culturellement métissé et multiple.

 

Certains symboles se seraient perpétués (on a vu le symbole de l'ours ou du cerf, celui du géant ou encore de la fève), mais qu'est ce justement que la survivance d'un symbole ?

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Il y aurait une certaine énigme de la tradition : il n'y a pas de table rase dans l'ordre de la culture, (tout changement, si radical puisse-t-il apparaître, s'opère sur fond de continuité), pourtant toute permanence intègre inversement des variations. La tradition, supposée être conservation, manifeste une singulière capacité à la variation, ménage une étonnante marge de liberté à ceux qui la servent. Aussi la tradition donne-elle à penser et c'est aussi ce qui ferait la spécificité des symboles « d'être bons à penser ; à condition toutefois de ne pas céder à des schémas faciles comme ceux que toute tradition suggère d'abord à savoir des oppositions binaires  et figées: tradition/changement, société traditionnelle/société moderne. Aucun rituel ne se déroule d'une manière identique et l'accomplissement d'une tradition n'est jamais la copie identique d'un modèle dont tout dément, au demeurant, qu'il existe dans sa pureté malgré les efforts pour le cerner.. Ainsi une certaine « sauvagerie » regrettée parfois et qui symboliserait le carnaval primitif dans sa pureté est-elle une illusion qui, ironiquement d'ailleurs, trouve son démenti dans ce que Lévi-Strauss a justement montré de la « pensée sauvage » à savoir qu'elle est un bricolage perpétuel de ses rites et de ses mythes.. La « sauvagerie n'est jamais ce que l'on croit

  

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L'histoire du christianisme dans son rapport au paganisme est justement un exemple de ce bricolage et le carnaval n'a cessé d'être  ce  bricolage,de mythes antiques, de traditions religieuses elles mêmes"bricolées" ,de formes et de contenus:les charivaris ruraux, les fêtes et nefs des fous.

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Le masque et le travestissement en sont l'exemple même:Ainsi Arlequin né du carnaval  puis du théatre par l'intermédiaire de la Commedia Del Arte, est il issu d'un bricolage étymologique, quant à son nom ,évoquant des  croyances , médiévales (Hellequin était  un des noms  de la chevauchée sauvage des revenant).Le costume d'Arlequin,  à la si riche et "flou" quant à nos schèmes perceptifs routiniers,   pour incarner le serviteur filou, et ondoyant,  pourrait renvoyer aux  mailles du  filet mortuaire, origine du masque . Il aurait sa source dans deux personnages du carnaval, le Petassou encore vivant de nos jours  et le Feuillu, tous deux avatars de l'homme sauvage, fils de l'ours.

Dans un livre trop longtemps ignoré parce que non traduit jusqu'à une date récente, L'INVENTION DE LA TRADITION, Eric Hobsbawm a proposé un concept paradoxal : celui de « traditions  inventées ». Il désigne par cette l'expression, celles qui contribuent à l'établissement de la cohésion sociale, à la légitimation des institutions ou de l'autorité mais aussi à la socialisation des croyances ou des systèmes de valeurs. En utilisant, jusqu'à un certain point, des matériaux issus du passé, elles jouent un rôle prééminent.

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« Les « traditions inventées » désignent un ensemble de pratiques de nature rituelle et symbolique qui sont normalement gouvernées par des règles ouvertement ou tacitement acceptées et qui cherchent à inculquer certaines valeurs et normes de comportement par la répétition, ce qui implique automatiquement une continuité avec le passé. En fait, là où c'est possible, elles tentent normalement d'établir une continuité avec un passé historique approprié.

Toutefois, même lorsqu'il existe une telle référence à un passé historique, la particularité des traditions « inventées » tient au fait que leur continuité avec ce passé est largement fictive. En bref, ce sont des réponses à de nouvelles situations qui prennent la forme d'une référence à d'anciennes situations, ou qui construisent leur propre passé par une répétition quasi obligatoire. C'est le contraste entre le changement permanent, l'innovation du monde moderne et la tentative de structurer au moins certaines parties de la vie sociale comme immuables et invariantes, qui rend « l'invention de la tradition » si intéressante pour les historiens des deux derniers siècles. .(c'est moi qui souligne ici).

Michel Pastoureau a ainsi étudié de grands symbolismes médiévaux comme ceux des couleurs ou autour de certains animaux comme l'ours et le lion(on a vu l'importance de l'ours). Mais justement pour en étudier les variations et les changements de sens liés chaque fois au contexte :

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« Cela dit, dans la symbolique médiévale comme dans tout autre système de valeurs ou de correspondances, rien ne fonctionne hors contexte. Un animal, un végétal, un nombre, une couleur ne prennent tout leur sens que pour autant qu'ils sont associés ou opposés à un ou plusieurs autres animaux, végétaux, nombres, couleurs. L'historien doit donc se méfier de toute généralisation abusive, de toute quête d'une signification transdocumentaire. Il doit au contraire toujours s'efforcer de partir du document qu'il est en train d'étudier et d'abord rechercher dans ce document les systèmes et les modes de signification des différents éléments symboliques qui s'y trouvent. Ce n'est que dans un deuxième temps qu'il lui faudra faire des comparaisons avec d'autres documents de même nature, puis avec d'autres terrains d'enquête, afin de rapprocher les textes des images, les images des lieux et les lieux des rituels pour comparer leurs apports respectifs. Enfin, dans un dernier stade de l'analyse, il lui sera licite de convoquer une symbolique plus générale, celle sur laquelle les auteurs du Moyen Âge sont souvent bavards, mais qui conduit parfois sur de fausses pistes parce que ces pistes se situent hors de tout contexte documentaire. Pour inviter l'historien à la prudence - et emprunter aux linguistes une phrase qu'ils emploient volontiers à propos du lexique - on pourrait dire que, dans la symbolique médiévale, les éléments signifiants (animaux, couleurs, nombres, etc.) n'ont, comme les mots, « pas de sens en eux-mêmes mais seulement des emplois ».
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Certes, dans certains cas une telle affirmation paraîtra exagérée.
Mais, dans toute construction symbolique médiévale, l'ensemble des relations que les différents éléments nouent entre eux est toujours plus riche de significations que la somme des significations isolées que possède chacun de ces éléments. Dans un texte, dans une image, sur un monument, la symbolique du lion, par exemple, est toujours plus riche et plus facile à comprendre quand elle est associée ou comparée à celle de l'aigle, du dragon ou du léopard que lorsqu'elle est envisagée isolément.

 

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En allant plus loin, on pourrait même dire que les symboles médiévaux se caractérisent davantage par des modes d'intervention que par telle ou telle signification particulière. Si l'on prend l'exemple des couleurs, on peut ainsi affirmer que le rouge n'est pas tant la couleur qui signifie la passion ou le péché que la couleur qui intervient violemment (en bien ou en mal) ; le vert, la couleur qui est cause de rupture, de désordre puis de renouveau ; le bleu, celle qui calme ou qui stabilise ; le jaune, celle qui excite ou qui transgresse. En donnant priorité à ces modes d'intervention sur les codes de signification, l'historien conserve au symbole toute son ambivalence, son ambiguïté même ; ambiguïté qui fait partie de sa nature la plus profonde et qui est nécessaire à son bon fonctionnement. Grâce à une telle attitude devant le symbole, le médiéviste peut se livrer au comparatisme ou bien inscrire certains problèmes dans la longue durée et ne pas couper la symbolique médiévale de celles de la Bible ou des cultures grecque et romaine, pour lesquelles ces modes d'intervention semblent parfois plus importants que telle ou telle fonction ou signification précise. Dans la mythologie grecque, par exemple, Ares (Mars pour les Romains) n'est pas tant le dieu de la guerre que le dieu qui, toujours et partout, intervient avec violence. Exactement comme le fait la couleur rouge dans les textes et les images du Moyen Age.

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Les grands axes de la symbolique médiévale, tels qu'ils se mettent en place pendant les cinq ou six premiers siècles du christianisme, ne sont pas des constructions sorties ex nihilo de l'imagination de quelques théologiens. Ils sont au contraire le résultat de la fusion de plusieurs systèmes de valeurs et modes de sensibilité antérieurs. En ces domaines, le Moyen Âge occidental a bénéficié d'un triple héritage : celui de la Bible, sans doute le plus important, celui de la culture gréco-romaine, et celui des mondes « barbares », c'est-à-dire celte, germanique, Scandinave, voire plus lointains. Et il y a ajouté ses propres couches, tout au long d'un millénaire d'histoire. Dans la symbolique médiévale, en effet, rien ne s'élimine jamais complètement ; au contraire, tout se superpose en une multitude de strates qui s'interpénétrent au fil des siècles et que l'historien a du mal à démêler. Ce qui le conduit parfois - à tort - à croire à l'existence d'une symbolique transculturelle, appuyée sur des archétypes et relevant de vérités universelles. Une telle symbolique n'existe pas. Dans le monde des symboles, tout est culturel et doit s'étudier par rapport à la société qui en fait usage, à un moment donné de son histoire et dans un contexte précis. »Michel Pastoureau.Une Histoire Symbolique Du Moyen Age Occidental.Points.(c'est moi qui souligne ici).

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C'est en ce sens et pour conclure, que l'on peut dire que Carnaval n'est jamais mort mais que tout au plus il dort et constitue une tradition perpétuellement réinventée. Parce qu'il est justement le symbole de l'entre-deux, de la transition, du passage, du temps suspendu, dans lequel peuvent s'immiscer à chaque époque et dans des contextes divers, toutes les transgressions et inversions ainsi que les désordres rituels ou symboliques. II est renouveau de la vie, il est culte des morts libérant des présences archaïques qu'on annihile symboliquement et dont on se moque  ; il est rire libérateur donc , danse extatique,  mais aussi présence menaçante   de "spectres" que symbolise le masque. Celui ci à la fois  est l'élément le plus ancien et le plus familier de la tradition puisqu'il est toujours présent , l'élément le plus inquiétant et fascinant ,maintes fois condamné comme diabolique ; il pourrait être pour ces raisons   le symbole de la renaissance  et de la réinvention perpétuelles de Carnaval

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« Les masques jouent alors de cette ambiguïté manichéenne entre joie et tristesse, mort et renouveau, ordre et désordre.

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Zoomorphe ou anthropomorphe, terrifiant ou hilare, le masque demeure un moyen singulier de transcendance humaine, qu'elle soit divine ou pragmatiquement individuelle mais aussi une voie empirique vers l'altérité ; cet autre, culturellement représenté, da la présence cyclique duquel dépend la cohésion sociale du groupe.

La figure de l'autre permet ainsi d'identifier l'unité.

C'est pourquoi dans le carnaval, tout en restant outil majeur d'introspection, le masque investit plutôt la vie sociale, médiatique et politique, pragmatique et immédiate, celle-là même qui envahit la vie quotidienne des acteurs et celle-là aussi qui, sublimée par une surmédiatisation, transcende l'organisation culturelle et sociale.

Puisqu'il concède une certaine forme de hardiesse et une insolence extra quotidienne attestée et confirmée de longue date, le masque abolit les distances et anéantit temporairement l'impact du modèle au lieu de l'exalter. »Nicolas Jérôme . Université Lumière - Lyon 2 – 2006.

 

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