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Le royaume de Belgique savait faire la fête

Publié le 13 juin 2014 par Teazine


The Sound of Belgium a beau être sorti il y a plus d'un an, les médias outre Belgique en ont tellement peu parlé qu'on s'est dit, après avoir vu le documentaire mercredi dernier au Brussels Film Festival, que ce serait trop bête de ne pas parler de cette pépite ici. Dont acte
The Sound of Belgium un documentaire de Jozef Devillé
Vous ne le savez peut-être pas mais il s'est passé quelque chose d'assez fou à la fin des années 80 au plat pays : la new beat. Un mouvement, une scène, un style de musique bien spécifique qui a eu une vie aussi courte qu'intense, entre 1987 et 1989. Alors que le musique house et bientôt techno envahissent les clubs américains et anglais, les Belges reprennent la chose à la sauce Bicky, en produisant à un rythme effréné des milliers et des milliers de morceaux electro sombres aux beats bien bourrins mais avec un tempo plus lent : la bande son idéale pour une jeunesse en mal d'identité qui voulait juste danser et faire la fête dans des clubs à la campagne pleins à craquer, comme le Boccaccio près de Gand. Un véritable phénomène bouillonnant et éphémère, avec son identité propre, qui mit la Belgique au premier plan de la création musicale, avant que le petit pays ne retombe dans un oubli scandaleux. À ce titre, le documentaire du Bruxellois Jozef Devillé sonne comme un hommage à un mouvement trop peu reconnu aujourd'hui. 
Mais The Sound of Belgium ne parle pas que de la new beat et a l'ambition de retracer (rapidement) tout un pan de l'histoire de la musique belge. Le documentaire remonte tellement loin qu'il s'ouvre sur des scènes des guerres napoléoniennes et relate rapidement la création de la Belgique (1830, pour les non initiés). On passe ensuite aux musiques des foires, chouettes images d'archives à l'appui, où l'on apprend que dans les années 20 existait déjà l'ancêtre du DJ : le carton-jockey, qui, au lieu de disques, passait des rouleaux de carton perforés (chaque trou correspondant à une note d'un instrument) mesurant dix mètres de long et pesant trois à quatre kilos pour une seule chanson. Balèze. On découvre aussi que le matériau utilisé au départ pour la fabrication des premiers disques, la bakélite, a été inventé par un scientifique d'origine belge. 
Oui, la Belgique a vraiment compté dans la musique. Ou tout du moins a toujours su se démarquer. Un des grands moments de la "belgitude" musicale sera sûrement l'idée aussi tordue que géniale qu'ont eu certains DJs dans les années 70 de ne pas respecter la vitesse de lecture des vinyles et de passer des 45 tours comme s'ils étaient des 33. Pour ralentir le tempo, et rendre le morceau plus langoureux : vous voyez, du pur génie. On raconte que c'est ce même procédé qui aura donné naissance à la new beat quelques années plus tard, en passant un titre d'A Split Second comme un 33. Rapide (original) / Lent (version belge), choisissez votre camp.
En lisant tout cela, vous devinerez qu'on nous fait quand même avaler des tonnes d'informations durant l'heure et demie que dure le documentaire. Et pourtant, on ne se perd même pas, passée la surprise de voir le film commencer par la naissance même de la Belgique. On se laisse guider par la sélection pointue des morceaux, les géniales images d'archives, les commentaires qui évoquent autant la musique que le contexte plus général de la Belgique à telle ou telle époque, et les très nombreuses interventions de DJs, producteurs, gérants de clubs, disquaires, artistes ayant été protagonistes de ces furieuses années. On boit littéralement les paroles (enfin, les sous-titres, vu que la plupart des interviews sont en néerlandais) de ces passionnés qui racontent leur jeunesse et l'âge d'or de la musique électronique belge, des étoiles dans les yeux. Certains ont la gueule bien cabossée (on parle à peine des drogues dans le docu, et ce n'est pas plus mal tant le sujet a déjà été maintes fois évoqué ailleurs), d'autres sont habillés comme des papas, tous sont énormément attachants. L'un raconte en riant qu'il fallait faire gaffe à sa voiture en se garant devant un club car on risquait de se faire chourrer son sigle de Volkswagen par des jeunes qui voulaient l'épingler sur leur veste (le style vestimentaire était archi important dans la new beat), un autre cherche fébrilement dans sa collection impressionnante de disques un vinyle ultra rare de soul et décroche un énorme sourire en posant la galette sur la platine. On donnerait beaucoup pour passer des après-midis entières avec ces personnes. En fait, on voudrait surtout remonter dans le temps et vivre à cette époque incroyable de la fin des années 80. Chaque minute nous rend encore plus nostalgiques de ces temps que l'on n'a même pas connus. 
Un des objectifs du réalisateur, qui a bossé plus de cinq ans sur le projet, était de pointer du doigt le manque de dynamisme et d'inventivité de la scène musicale belge actuelle, si tant est qu'il y en ait une. Pari réussi, on ressort du film avec le sentiment qu'il faudrait vraiment faire quelque chose aujourd'hui. Et on aurait tendance à croire que c'est encore possible, tant The Sound of Belgium est une ode au génie des Belges, qui feraient bien d'oublier leur ridicule complexe d'infériorité qui n'a pas lieu d'être pour enfin s'assumer en tant que tels et conquérir à nouveau le monde. En signe de soutien, j'ai décidé de remplacer dans mon portefeuille ma carte d'identité française par ma carte de résidente belge. C'est dire la puissance de ce documentaire, diablement (référence footeuse) bien foutu et qui mérite plus qu'un coup d'oeil. Il est carrément indispensable (et disponible en streaming et téléchargement sur le site officiel).

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