Des gens très bien, Alexandre Jardin

Par Nag

Le grand-père d’Alexandre Jardin, Jean Jardin dit "le Nain Jaune", a été un haut fonctionnaire du régime de Vichy et notamment le directeur de cabinet de Pierre Laval, chef du gouvernement français, notamment au moment de la rafle du Vel d’Hiv. L’histoire de ce grand-père adulé de tous met Alexandre Jardin mal à l’aise. Sa famille a toujours minimisé l’implication du patriarche dans le gouvernement de Vichy mais les recherches réalisées par son petit fils tout comme les gaffes et autres anecdotes familiales l’amènent à penser le contraire et à questionner l’histoire familiale. Alexandre Jardin, dans ce livre, règle également des comptes avec sa famille, aveugle de son histoire…

J’aime beaucoup Alexandre Jardin. Je l’ai d’abord aimé à travers ses romans qui ont ponctué mon adolescence même si j’ai découvert son oeuvre en commençant pas le Zubial qui relate l’histoire de son père, Pascal Jardin, décédé à 46 ans. Cette première lecture m’a permis de mieux comprendre les romans suivants et encore plus cet ouvrage dans lequel il relate l’histoire de son grand père, Jean Jardin, directeur de Cabinet de Laval en 1942-43, notamment pendant la Rafle du Vel d’Hiv. Alexandre Jardin explique s’être intéressé à son illustre aïeul très jeune, nourri d’anecdotes ou de lapsus familiaux l’ayant conduit à lire encore et encore tous les ouvrages sur la guerre et la collaboration en France. Il s’étonne comme son grand-père passe pour un homme très bien, vénéré par sa descendance, alors qu’il semble évident qu’il a été à un moment où un autre au courant de la Solution finale et de la Rafle du Vel d’Hiv mais également alors qu’il était nécessairement antisémite. On ressent dans ce livre toute la colère et l’incompréhension d’Alexandre Jardin, face à sa famille et en particulier face à son père qui a participé à la construction de cette image fantasmée du grand père…

Alexandre Jardin a été beaucoup critiqué pour ce livre alors qu’il annonce lui même ne pas confondre son rôle d’écrivain avec celui d’historien. Il interroge la mémoire familiale et les faits historiques qu’il a pu glaner. Je dois dire que je m’interroge comme lui : lorsqu’on sait le rôle des directeurs de cabinet, comment son grand père n’aurait il pas été informé du sort réservé aux Juifs de France ou encore de la Solution finale… Il a forcément valider un certain nombre de textes législatifs anti-juifs avant de les soumettre à Pierre Laval dont il gardera jusqu’à la fin de sa vie le portrait sur son bureau. Autre étonnement de Jardin : aucune archive n’évoque son grand père clairement alors que celui ci a sans conteste joué un rôle important dans le régime de Vichy puis dans la vie politique de l’après guerre. Celui ci y voit une sorte d’épuration des archives, une destruction organisée et je dois dire que cela est troublant. Surtout quand Alexandre Jardin explique avoir trouvé, alors qu’il était adolescent, dans le grenier de la maison familiale, des cartons remplis de documents et de témoignages visant à blanchir son grand père au cas où il serait poursuivi par les tenants de l’Epuration.

Ce livre est  à la fois organisé et désorganisé. Il suit une ligne historique pour suivre l’histoire du grand père mais on y trouve de multiples digressions renvoyant à des souvenirs ou à l’histoire familiale. Je comprends le malaise d’Alexandre Jardin face à ce non-dit familial mais également de la part des biographes de son grand père et principalement de Pierre Assouline. Ce dernier a d’ailleurs rédigé une diatribe assez violente contre l’ouvrage d’Alexandre Jardin qui je pense a nourri fortement la polémique. On connaît l’influence d’Assouline dans le milieu littéraire et je m’étonne de cette violence alors qu’Alexandre Jardin, tout en critiquant la façon dont cette biographie n’a pas interrogé le passé collaborationniste de son grand père, n’arrête pas de répété qu’Assouline est un ami… Oui Alexandre Jardin pourrait prendre un peu de distance parfois. Il semble un peu naïf : ce n’est pas une surprise que son grand père ait été antisémite. Même si ce n’est pas une excuse et que tout le monde ne l’était pas, Jean Jardin était sans conteste un homme de son temp et l’antisémitisme était très répandu à cette époque. Mais encore une fois, Jardin ne se la joue pas à l’historien et à la fois on sent qu’il est difficile de prendre de la distance compte tenu de son indignation et de la blessure qu’il porte. Cet engagement d’ailleurs donne vie à cet ouvrage.

Alexandre Jardin a mis ses tripes dans ce livre, on le ressent à chaque ligne. Cela l’amène parfois à beaucoup de lyrisme notamment lorsqu’il explique qu’il a cherché à comprendre et connaître la religion juive, la religion du livre, ce qui l’a conduit à créer l’association Lire et Faire lire… Personnellement, j’aime beaucoup son style, je l’ai toujours aimé (j’ai lu à peu près l’ensemble de son oeuvre). Je trouve son style moderne, intelligent, rythmé.

On en pensera ce qu’on voudra mais cela donne une autre perspective à la famille Jardin qui a fait l’objet de nombreux ouvrages de la part de sa descendance, tous plus farfelus les uns que les autres. Je pense à Le Nain Jaune de Pascal Jardin, lu il y a des années, au Zubial d’Alexandre Jardin mais également au Roman des Jardin, tous lus avant de créer ce blog.

Enfin si vous voulez avoir un éclairage d’un grand historien du régime de Vichy, je vous invite à lire cette interview de Robert Paxton, ce grand historien américain qui le premier a révélé le rôle du régime de Vichy dans la déportation des Juifs de France, réalisée par Le Point.