
C'est à un combat sans corps qu'il faut te préparer,
tel que tu puisses faire front en tout cas,combat abstrait qui,
au contraire des autres,
s'apprend par rêverie.
Non, non, pas acquérir. Voyager pour t'appauvrir. Voilà ce dont tu as besoin.
ensuite à tes pensées culs-de-sac.
Seulement ce qu'il faut pour qu'on te laisse la paix avec les réalisations, de façon que tu puisses, en rêvant, pour toi seul, bientôt rentrer dans l'irréel, l'irréalisable, l'indifférence à la réalisation.
Skieur au fond d'un puits.
Les hommes, tu ne les a jamais pénétrés.
Tu ne les a pas non plus véritablement observés, ni non plus
aimés ou détestés à fond. Tu les a feuilletés.
Accepte donc que, par eux semblablement feuilleté, toi aussi tu ne sois que feuillets, quelques feuillets.
Souviens-toi.
Celui qui acquiert, chaque fois qu'il acquiert, perd.
Garde ce qu'il faut d'ectoplasme pour paraître "leur" contemporain.
La vie, aussi vite que tu l'utilises, s'écoule, s'en va, longue seulement à qui sait errer, paresser.
A la veille de sa mort, l'homme d'action et de travail s'aperçoit -trop tard- de la naturelle longueur de la vie, de celle qu'il lui eût été possible de connaître lui aussi, si seulement il avait su de continuelles interventions s'abstenir.
La pensée avant d'être oeuvre est trajet.
N'aie pas honte de devoir passer par des lieux fâcheux, indignes, apparemment pas faits pour toi.Celui qui pour garder sa "noblesse" les évitera, son savoir aura toujours l'air d'être resté à mi-distance.
Une chose indispensable : avoir de la place. Sans la place, pas de bienveillance. Pas de tolérance, pas de...et pas de...
Quand la place manque, un seul sentiment, bien connu, et l'exaspération qui en est l'insuffisante issue.Avec plus d'espace, tu peux avoir plus de sentiments, plus variés.
Pourquoi dans ce cas t'en priver?
Le continent de l'insatiable, tu y es. De cela au moins on ne te privera pas, même indigent.
.../...
.../...
En te méfiant du multiple, n'oublie pas de te méfier de son contraire, de son trop facile contraire: l'un.C'est toujours de l'assouvissement, l'unité.
Pour cette satisfaction à tout prix, des erreurs sans limites sont nées en tout pays, et ont été acceptées...pour être ensuite tranquille parfois durant des siècles malgré l'absurde, malgré l'évidente insuffisance.
Là où ils se retirent.
Là d'où ils repartent pour irradier, centre mouvant peu sensiblement ou tout à fait insensiblement déplacé par des appels en relation avec des concentrations incessamment variant en silence dans un monde d'infimes se renforçant ou se freinant les uns les autres.
Cette zone vague, mais forte, demeure assez particulière à chacun pour qu'un autre ne puisse la connaître, ni même la deviner, encore moins la ressentir.
Propriété personnelle.
Ah! si on pouvait la trouver! Les énigmatiques personnes d'en face, ce serait alors tout autre chose.
Leur donner un conseil deviendrait valable.
ça le deviendra-t-il un jour?
Fini alors de jeter des bouteilles à la mer.
.../..."
Henri Michaux- extraits de: "Poteaux d'angle" Poésie/Gallimard

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