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[note de lecture] Emmanuel Fournier, "Mer à faire" et "36 morceaux", par Matthieu Gosztola

Par Florence Trocmé

Emmanuel Fournier : dire la mer (par le mot, par le trait) 
 

« Insaisissable adj. subst. (de insaisir  
1992, et –able, du lat. –abilis, signifiant  
"pouvoir"). Pouvoir ne pas saisir. »  
 
  

Fournier
« Soit une musique. Ou plutôt non, soit une mer […] ». (36 morceaux
 
Prendre le TGV n° 8689 qui part de Paris à 23 heures 59 et qui arrive à Brest à 5 heures 52. Prendre un bateau pour l’île d’Ouessant.  
Vérifier, avec en main Mer à faire et 36 morceaux.  
 
Vérifier et vivre.  
 
Mer à faire est un journal qui vise tout entier à retranscrire l’expérience d’une pensée, d’une émotion, et d’abord d’un regard, face à la mer.  
Expérience de sortie de soi : « Je prends des notes devant la mer. Je prends des lignes sur elle, sans pourtant me soucier d’elle. […] C’est la mer qui tire ma main, le vent qui pousse ma plume. On m’envahit, on me commande, on me manipule. »  
Écrire n’est, dans cette dynamique, que retranscrire : « Je voudrais n’être qu’une peau sans épaisseur, tendue pour enregistrer les moindres vents qui me traversent et transcrire sur-le-champ leurs courants. »  
 
& 36 morceaux est la continuité de cette expérience, par le trait, quand les mots se sont tus, ont refermé leurs petites corolles de cendre pour laisser parler le silence.  
& faire parler le silence, c’est là pour « interroger nos habitudes de pensée », ce qu’Emmanuel Fournier s’attache à faire tout au long de ses deux opus.  
 
Fournier 2
« Pourquoi venir me réfugier au milieu de la mer ? », s’interroge l’auteur. « N’est-ce pas pour qu’elle m’apprenne comment me passer d’elle ? »  
Cette hypothèse, on ne peut que la balayer. Car se tenir sur une île, et être et rester face à la mer, continument, c’est venir se heurter au sens. À l’inépuisable du sens. 
Au sens qui est constitutif de notre être-même. On ne peut donc pas se passer de la mer. Car se passer d’elle équivaudrait à se passer de nous. 
Ainsi, l’expérience de sortie de soi à quoi nous invite la mer est en réalité une expérience de retour à soi.  
Mais à un soi non social, à un soi décharné. À un soi sauf de toute morsure et de toute caresse de l’empirisme.  
 
Il ne s’agit donc pas de « refuge », mais, pour celui ou celle qui est venu(e) prendre contemplative connaissance de la mer, il s’agit de mise à nu de son être – salvatrice en ce qu’elle entraîne, en même temps qu’une perte des contours appris, une décharge d’identité, face à l’infini reconnu… comme part de soi.  
 
Pourquoi une « décharge d’identité » ? Parce que regarder la mer, c’est, comme nous l’avons évoqué, regarder ce qui, en soi, est soi (et que l’on ne peut saisir dans cette appellation qu’intuitivement), car ce qui est vraiment soi est ce qui véritablement échappe à soi, – et s’affirme indépendamment des volontés (par exemple) qui structurent notre ego.  
 
Cet arrière-plan inépuisable (le véritablement-soi) est bien le sens. Mais pas n’importe quel sens. Le sens qui a largué les amarres face aux catégorisations par quoi trop souvent l’on encercle ce qui nous touche, et nous bouleverse.   
 
Aussi, la mer s’affirme comme part de l’homme à hauteur de la façon qu’elle a, dans ses moindres frémissements, dans l’ensemble de ses étendues, de ses variations de mouvements, de s’affirmer sens… à l’état pur. Sens sans signification.  
Ce par quoi nos identités s’ouvrent au souffle et au sans-contour, et au sans-fondement (sans-fondation serait une formulation plus juste) que portent en eux les flots. « Pourtant nous regardons la mer, nous veillons à la suivre, nous nous laissons prendre par les traits, nous y déployons toute notre attention. Et nos vies malgré tout prennent un sens manifeste. »  
 
On sort de la lecture et de la vision de Mer à faire et de 36 morceaux comme d’un rêve. Et l’étendue de la mer, face à nous, prend également les contours sans contours d’un rêve.  
Cela est dû à la façon qu’a le volume de dessins (ces 36 morceaux) de venir ouvrir le propos de Mer à faire sur un indéfinissable, et qui ne peut pas être vécu. Mais qui est néanmoins . Bien là.  
 
Devant nous. 
Et en nous. 
 
« Le trait, écrit Emmanuel Fournier, c’est ce qu’on a vu, même s’il n’y a rien eu. On dit des choses semblables au réveil d’un rêve. Peu importe ce qui s’est "réellement" passé, et même qu’il se soit passé quelque chose ».  
 
Esther Tellermann note dans son vibrant essai intitulé Nous ne sommes jamais assez poète : « "Père ne vois-tu pas que je brûle" rêve le père dans le récit qu’en fait Freud, tandis que s’enflamme dans la pièce à côté le corps de l’enfant mort. Une voix appelle – celle qui dit la rencontre manquée entre le père et le fils, celle qui fait retour dans l’au-delà du rêve : un réel qui vient faire effraction dans l’autre. »  
C’est ce réel que parcourt de façon quasi hallucinatoire – dans 36 morceaux –Emmanuel Fournier.  
 
Et on est saisi.  
 
[Matthieu Gosztola]  
 
Emmanuel Fournier, Mer à faire, Éric Pesty Éditeur, 2005, 111 pages, 13 euros.  
Emmanuel Fournier, 36 morceaux, « transcriptions pour trois instruments », 2005, 12 euros.  
 


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