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Et si l’on parlait du dérapage des coûts du capital ?

Publié le 26 juin 2014 par Blanchemanche
Thomas Dallery
économiste atterré
Et si l’on parlait du dérapage des coûts du capital ?
Pour les économistes standards, la production des entreprises, c’est un peu « Des Machines et des Hommes » : elle repose sur la combinaison de deux facteurs de production (le travail et le capital).COÛTS ET SURCOÛTS DU CAPITALCette tribune est basée sur « Les coûts du capital et ses surcoûts », une étude réalisée pour la CGT par Thomas Dallery, Laurent Cordonnier, Vincent Duwicquet, Jordan Melmiès et Franck Van de Velde. Les chiffres cités ici en sont extraits.Bizarrement, lorsqu’il s’agit de discuter des difficultés productives, ces économistes tendent à dénoncer les « dérapages » du seul coût du travail, sans jamais regarder ce qu’il se passe au niveau du coût du capital. Une étude (voir encadré) a récemment cherché à mettre en évidence le poids que fait peser le « coût du capital » sur les entreprises françaises.Derrière le mot « capital », les économistes ont tendance à ranger plusieurs réalités : le capital de Marx n’est pas le même que celui de Piketty. Ici, il convient de distinguer le capital productif du capital financier.Le capital productif se compose de l’ensemble des actifs fixes produits : il s’agit concrètement des bâtiments, des machines, des brevets, des logiciels, etc, nécessaires à la production de biens et services par l’entreprise. Ce capital productif nécessite des dépenses pour son entretien : chaque année, sous l’effet de l’usure physique et/ou de l’obsolescence technologique, une partie de ce stock de capital se retrouve dépréciée (amortissements) ; mais chaque année, l’entreprise est aussi contrainte par la concurrence de procéder à des dépenses d’investissement net pour accroître et/ou améliorer sa capacité de production. Pour saisir ce qu’il en coûte à l’entreprise d’entretenir son capital productif, on retient donc la « formation brute de capital fixe » (somme des amortissements et de l’investissement net) comme indicateur du coût économique du capital.Mais, pour entreprendre ces dépenses visant à se doter d’une capacité de production et de vente, l’entreprise doit trouver des fonds. Ces fonds ne peuvent schématiquement provenir que de deux sources :
  • soit l’entreprise dispose en interne de profits mis en réserve (autofinancement) ;
  • soit l’entreprise doit solliciter un financement externe auprès de ses actionnaires (émissions d’actions nouvelles) ou auprès de prêteurs (obligataires ou bancaires). Pour obtenir ce financement externe, l’entreprise doit rémunérer les apporteurs de fonds en intérêts (prêteurs) et en dividendes (actionnaires). Ces versements de revenus financiers par l’entreprise correspondent au coût du capital financier : nous mesurons bien ici ce qu’il en coûte à l’entreprise de se procurer les fonds nécessaires à la constitution/pérennisation de sa capacité de production et de vente.
Dans la perspective de saisir la charge que représentait ce capital financier pour l’entreprise, nous avons construit un indicateur de marge, rapportant ce coût financier net (intérêts et dividendes versés moins intérêts reçus) au coût économique du capital productif (la FBCF).Alors que le coût net du capital financier comptait pour 20% du coût économique du capital dans les années 1960-70, ce même coût financier pèse désormais 50% du coût économique : à chaque fois que les entreprises françaises achètent pour 1 € de machines à leurs fournisseurs de capital productif, elles versent en plus 0,5 € aux financiers. Au-delà des niveaux, ce qui frappe le plus, c’est l’évolution de ce ratio.

L’ère des actionnaires-rentiers

On nous vend souvent les marchés financiers comme un instrument au service de l’allocation optimale des ressources (l’épargne canalisée vers les projets les plus efficaces), mais au bout du compte, le résultat essentiel de la financiarisation de ces trois dernières décennies est d’avoir détérioré le rapport qualité-prix du capital : les entreprises paient davantage (en intérêts et dividendes) pour une moindre accumulation de capital (baisse du rythme de croissance de la FBCF).
  • En 1980, les entreprises dépensaient deux fois plus en investissements nets qu’en dividendes nets ;
  • en 2011 elles dépensaient deux fois plus en dividendes nets qu’en investissements nets.
Les entreprises n’investissent plus en prenant des paris risqués sur l’avenir, mais elles se contentent d’un comportement rentier d’exploitation de leurs positions sur leur marché, en distribuant les sommes non nécessaires à l’investissement à des actionnaires-rentiers. Le hic, dans ce schéma, c’est que les positions des entreprises françaises ne sont pas acquises pour toujours, et qu’à trop se reposer sur leurs acquis sans entreprendre suffisamment d’investissements, elles finissent par mettre en péril leurs positions concurrentielles, et donc leurs propres marges de profit.

Les travailleurs accusés à tort

Avec des profits qui s’érodent, le maintien d’un taux de rendement élevé pour les actionnaires implique une captation, par le versement de dividendes, d’une part de plus en plus importante de ces profits : le taux de distribution des profits (dividendes nets sur excédent net d’exploitation) est passé d’une moyenne de 30% dans les années 1980 à plus de 50% dans les années 2000.Historiquement, le point crucial est que l’arrêt des investissements en capital productif a nui à la compétitivité des entreprises françaises. Désormais empêtrées dans une triple contrainte concurrentielle (vendre à un prix compétitif), financière (trouver les fonds pour financer l’investissement) et de rentabilité (fournir un rendement suffisant aux actionnaires), les entreprises finissent, avec les débats récurrents sur le coût du travail, par accuser les travailleurs de tous leurs maux, alors qu’ils proviennent essentiellement de leur volonté passée d’avoir voulu privilégier les détenteurs du capital financier au détriment des entrepreneurs en capital productif.À oublier de renouveler les machines, on s’oblige à presser les hommes, au risque d’en revenir aux « raisins de la colère »...

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