Épisode I : Padma Angmo… Fille d’Alexandre le Grand ?

Par Beena

Roger Bella, photographe-portraitiste, vous fait découvrir à travers ses yeux et à travers sa plume la région du Ladakh (partie orientale de l’Inde) où il effectue un périple sacré auprès de moines Tibétains. 

Une aventure à vivre et à découvrir au fil des semaines, une aventure qui vous fera vibrer au son des gongs et des tambours sacrés. On ne vous en dit pas plus et on vous laisse voyager.

Je me suis souvent demandé quelles circonstances, car je ne pourrais dire quelles envies, ont poussé des hommes à s’installer ici, au Ladakh, cette région située entre l’Himalaya et le Karakoram, formée il y a environ un million d’années par d’inimaginables forces tectoniques ; on a l’impression d’y fouler un paysage martien.

Bien sûr, si la haute vallée de l’Indus est relativement fertile il en est tout autrement des vallées adjacentes, où les populations ont dû édifier de toutes pièces de minuscules « oasis » dans un désert minéral vertical. Comme une Micronésie dans un océan de pierre déchaîné.

De nombreux peuples se sont sédentarisés dans ces étroites vallées, tout au long de la frontière Pakistanaise, mais une ethnie a toujours éveillé en moi un certain intérêt, dû au côté épique et romantique de son histoire et à leur très originale tenue vestimentaire. Selon la légende les habitants Indo-Aryens de la vallée de Dhahanu seraient les descendants de soldats des armées d’Alexandre le Grand, abandonnés là par le Généralissime quand il quitta la vallée de l’Indus.

Les Brogpas de Dhahanu, aussi appelés Dardes, sont bouddhistes, les autres groupes Brogpas installés du côté de Kargil se sont eux convertis à l’islam. Je ne voulais pas, comme lors des séjours précédents, ne pas saisir l’occasion d’aller les voir sur place et pas seulement par hasard au marché de Leh ou lors de festivals religieux au Ladakh, alors cette fois-ci me voilà parti à leur rencontre.

Stupéfiant ! Pas un nuage sur la route ce jour là, un soleil de plomb semblait vouloir stériliser les montagnes, pas un brin d’herbe, juste quelques buissons de prima rosa en fleur poussant dans de rares coins abrités des couloirs d’éboulis. On avait l’impression que des pans de montagne entiers n’attendaient que notre passage pour débouler. La roche porte partout la trace des gigantesques mouvements tectoniques. Parfois les strates semblent avoir été pliées et repliées comme une vulgaire pâte à sept tours. La route passe le long de l’Indus, un temps calme, un temps tourmenté en intrépides flots bondissants.

Et au détour du chemin, calé dans un creux de roche ou posé sur une zone relativement stable, apparaît un « îlot » de verdure. Il aura fallu des générations d’hommes pour le rendre aussi verdoyant. Des murs de pierres soutenus par des peupliers droits comme des I pour créer des terrasses, des canaux allant chercher l’eau des rivières en amont, une patience infinie pour fumer une terre pratiquement stérile et voilà des minuscules paradis de fraicheur où poussent des champs d’orge et de légumes, aux bordures plantées de saules, d’abricotiers, de noyers centenaires, de pommiers, cerisiers, pêchers et même de vignes. Cela semble improbable mais pourtant bien réel.

À mon arrivée je suis surpris, Dha n’est pas un bourg mais un village d’une cinquantaine d’habitations accrochées à flanc de montagne, aux murs de pierre, matériau à portée de main, aux toits en terrasse soutenus par des couches successives de bois de peuplier simplement écorcé, au diamètre de plus en plus fin, le tout recouvert de terre. Les Dardes sont agriculteurs mais élèvent aussi des chèvres pashmina et de minuscules vaches qui m’arrivent à la taille.

Il y a un tel contraste entre la montagne aride, menaçante, visiblement instable et l’impression de fraicheur et de paix sous couvert des grands arbres, souvent plusieurs fois centenaires que l’on se demande comment cela est possible. Quelles incroyables forces doivent avoir ces montagnards pour édifier de tels jardins suspendus.

À peine installé je remarque deux femmes accroupies au bord d’un ruisseau où elles allaient passer des heures lavant du linge, à deux pas de ma maison d’hôte. Voilà qui me ramène à la réalité. Le lieu a beau être très bucolique il n’en est pas moins vrai qu’au climat extrêmement rude de cette zone de survie s’ajoute la difficulté d’être femme, comme partout ailleurs en Inde. J’engageais la conversation avec elles en hindi. Ici on a beau être paysan il n’est pas rare d’être instruit de trois ou quatre langues ; mais sans doute pas de l’anglais.

Nous parlons de nous, de nos familles, on me pose beaucoup de questions sur mon pays, ma ville et quelques dizaines de minutes après je leur demande si je pouvais rencontrer des habitants parés de leurs coiffes, si originales. Après un court conciliabule elles me proposent de me servir de modèles en fin d’après midi. J’étais loin de me douter du formidable cadeau qu’elles allaient m’offrir.

En attendant je partais au hasard des sentiers dans le village, fit d’autres rencontres, bénis l’esprit qui m’avait donnée l’idée de m’engager dans l’apprentissage de cette langue qui aujourd’hui m’ouvre tant de portes pour autant de dialogues. Mais quand l’heure du rendez-vous fixé par Padma et Tashi arriva et que je les vis si belles, parées de leurs plus beaux atours et de leurs sourires les plus éclatants je fus sidéré par l’attention qu’elles m’avaient portée, les images accompagnant ce texte vous en diront bien plus que je ne pourrais le faire.

En définitive j’ai assouvi une envie qui trottinait dans ma tête depuis plus de trente ans. Ainsi peu m’importe si l’histoire d’Alexandre a marqué ce peuple ou si ce n’est qu’une légende, pour moi ce dialogue tout au long du jour avec sa possible descendante aura marqué mon histoire d’une empreinte indélébile et une folle envie d’y retourner pour les fêtes de Bona na

Roger Bella

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Pour en savoir plus sur les Brogpas :

http://www.maisondeshimalayas.org/projets/dardes/dossier_brogpas.html#1