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Déferlante

Par Descaracteres @descaracteres

Un tremblement de la paroi m’a tiré de mon hébétude. Je parle de paroi faute de mieux… je ne comprends pas la nature du lieu dans lequel je me trouve. Le phénomène n’a duré qu’un instant, une fraction de seconde, mais cela a suffi. Depuis, j’essaie de comprendre ce que je fais là. Mais mon esprit est vide, comme si je n’avais pas de souvenirs. Je me sens faible, d’une existence corporelle hésitante.

Le phénomène vient de se reproduire. Cette fois, cela a duré plus longtemps. J’ai pu distinguer des images, des silhouettes se détachant d’un paysage, avant que la paroi ne reprenne brutalement son aspect lisse et sa couleur crème. En tournant sur moi-même, j’observe ce qui m’entoure. Pas une seule arête délimitant un mur d’un plafond ; partout cette couleur unie. Je fais quelques pas sans rien atteindre, comme si je marchais dans un espace infini. En caressant le sol de mes doigts, j’éprouve une impression inconnue. L’aspect visuel est cotonneux, mais la texture est surprenante : ni solide ni molle, ni chaude ni froide, mais pas tiède non plus. Indéfinissable.

A la troisième manifestation du phénomène, les silhouettes sont devenues des personnages. Ce que je prenais auparavant pour des images s’avère être d’une plus grande complexité. Trop complexe pour que j’en comprenne le principe en tout cas. Les choses et les personnes m’apparaissent en relief, comme si je pouvais les toucher. Mais je ne le peux pas.
Dans la scène qui se déroulait sous mes yeux, un jeune garçon ramassait des insectes dans un jardin et s’empressait de courir les jeter dans une toile d’araignée. L’excitation se lisait dans chacun de ses gestes. Il s’adressait à une personne qui me restait invisible, mais dont j’entendais les réponses. D’après sa voix, il devait s’agir d’un garçon du même âge. Le dialogue ne m’a rien appris d’intéressant. Une suite de remarques sur les meilleurs « coins » regorgeant d’insectes à sacrifier.

Dans l’attente d’une nouvelle apparition, le temps me semble long. C’est étrange. Avant la première vibration, j’étais comme plongé dans un état cataleptique. Depuis combien de temps suis-je dans ce lieu déconcertant ?
Une fois de plus, un garçon s’incarne sous mes yeux. Bien qu’il ait vieilli de quelques années, je reconnais en lui le protagoniste de la précédente vision. Il doit avoir une douzaine d’années maintenant, un peu plus peut-être. Son visage me semble à présent familier. Assis sur un banc, il fume une cigarette. L’odeur m’enivre, et j’ai subitement le désir de fumer moi aussi. Il sort un paquet de sa poche et le tend dans ma direction. Je vois alors une main, un bras puis une deuxième main entrer dans le champ de vision, empoigner le paquet et sortir une cigarette. Le garçon assis allume son briquet et l’approche de moi. Bien que tout ceci se déroule à ma portée, je ne peux toucher cette flamme. Cependant, une cigarette emplit l’espace et, sous l’effet du briquet, se met à se consumer.
L’apparition se dissout rapidement et laisse place à une autre évocation. Je me sens diminué. J’ai l’impression que chaque changement de séquence m’arrache des fragments d’énergie. C’est toujours le même jeune homme qui est le centre de l’attention. Il doit avoir atteint l’âge de seize ans. A ses côtés, deux jeunes filles s’esclaffent. Avec force qualificatifs, elles encensent la tenue du garçon. Il porte pourtant un costume trois pièces qui lui sied mal. Les traits de son visage me rappellent vraiment quelqu’un, mais qui ?
Un nouveau tableau se substitue au précédent. Encore lui ; il a dix-huit ans. Soudain, une certitude m’envahit : le personnage que je vois grandir au fil du temps n’est autre que moi-même. Je suis assis à une table. Devant moi se trouve un gâteau d’anniversaire. Des bougies allumées y sont plantées, et je souris. Puis ces petites lueurs s’éteignent comme si moi, dans cet espace stérile, je venais de souffler dessus. Je n’ai pourtant rien fait. Mon alter ego de dix-huit ans fait surgir de sous la table un petit paquet emballé dans un papier mauve. Les mains qui s’étaient saisies des cigarettes sortent à nouveau de nulle part, et il devient évident que j’observe les choses à travers le regard d’un autre. Mais qui est-il ? Je devrais me souvenir de lui puisque nous paraissons liés depuis l’enfance. J’ai beau chercher… Prestement déballé, le cadeau se révèle être une édition de poche de 1984. Bien sûr… Des bribes de mémoires s’insinuent dans mon esprit. J’ai toujours aimé ce livre.

Ce livre tant de fois relu.

Sur les bords de Seine, j’ai les cheveux longs. Il fait un froid glacial, et je le ressens depuis mon poste d’observation isolé. Je parle. Mes mots sont en désordre. J’évoque une fille, un film, puis un voyage. Je suis agité, mon corps est soumis à une multitude de mouvements chaotiques. Les contours s’estompent. Mon reflet spectral se délite puis disparaît.
Des convulsions ébranlent à nouveau la paroi. De nouvelles séquences se succèdent ou se superposent, trop rapides pour être analysées. Cela me vide et m’emplit à la fois. Je sens que la paroi change de structure ; elle semble de plus en plus perméable.

Cette avalanche se poursuit mais, en surimpression, une petite boîte en carton se dévoile. Cette manifestation sensorielle est d’une nature différente, je le devine. Elle est excessivement nette, aigüe. Et pour la première fois, je ne suis pas présent. Les mains s’agitent à l’intérieur de la boîte. Elles en sortent un petit briquet à essence. Mon briquet. Que fait-il dans ces mains qui ne sont pas les miennes ? Une petite amie me l’avait offert. Il ne me quittait jamais.

Toujours au fond d’une poche de jean.

Ses mains déposent délicatement le briquet sur un tapis rouge. Plusieurs objets y sont déjà alignés. Avec des précautions exagérées, il se saisit alors de mon petit carnet. Il l’ouvre au hasard et lit d’une voix mal assurée :
« Ca prend combien de temps pour devenir un sale con ? Non, mais j’veux dire, ça vient d’un coup ou ça se cultive pendant des années ? »
Je détestais être humilié. Dès qu’une idée de répartie me traversait l’esprit, je la notais dans les pages de ce carnet.

Des heures à rédiger tes réparties cinglantes.

Il rit mais ses mains tremblent.
Une photographie, sans doute glissée dans le carnet, tombe au sol. Elle me représente en compagnie de mon frère. Couchés sur une plage, j’offre mon plus beau sourire à l’objectif tandis que lui grimace horriblement. Un flot de souvenirs s’enchaîne et me submerge. De plus en plus réels, leur substance semble aspirer mon être.

Je passais tous mes étés
à creuser des canaux dans le sable humide.

Je fabriquais de petits bateaux de papier
pour remonter les canaux.

Mon frère ramassait des coquillages
et les offrait à ma mère.

Toi, tu ramassais des puces de mer          
que tu enfermais dans ton seau.          

Un chronomètre à la main,
nous tentions de battre nos records d’apnée.
Lorsque le vent soufflait,
nous plongions dans des vagues plus hautes que nous.

En grandissant, nous avons picolé des nuits entières sur le sable chauffé par une journée d’été. Tu es parti à Paris suivre tes études, je suis resté ici. Je venais te voir souvent, de temps en temps, puis une fois l’an. Je me suis marié, tu étais mon témoin. Je t’appelais parfois, tu décrochais rarement. Un soir de janvier, pourtant, il y a dix ans, ton nom scintilla sur l’écran de mon téléphone. Mais la voix n’était pas la tienne…
Ton corps sans vie venait d’être découvert.

Dix années à enfouir toute trace de toi dans ce carton. Dix années à t’oublier dans une cellule isolée de ma mémoire. Dix années à t’effacer, et pour quoi ?
Aujourd’hui, plus encore qu’au soir de ce jour haï, tu me manques.



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