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Que cent fleurs s'épanouissent...

Publié le 02 septembre 2014 par Ep2c @jeanclp

L’arrivée de Fleur Pellerin au ministère de la la Culture et de la Communication aurait, dit-on, été « bien accueillie par les professionnels " ( mais... quels professionnels) ?

Car il y a désormais dans le champ culturel et artistique une irrésistible montée d’une pensée libérale décomplexée qui fait vaciller les fondamentaux sur lesquels s’est construite toute la politique culturelle de ce pays depuis le ministère Malraux.

On trouvera donc ci-dessous une analyse « à chaud » du changement de titulaire du portefeuille du ministère situé rue de Valois.

L'auteur en est mon ami Constant Kaïmakis, (retraité, ancien chargé de l’évaluation culturelle du CG 34 Chargé de Cours Montpellier III et Aix-Marseille Université) et je la relaie ici bien volontiers.

(N.B. : pour l'élucidation du titre ci-dessus, les plus jeunes lecteurs de la Cité des sens peuvent consulter cette page.)

°

Une culture.... fleurissante ! 

Tweet de Fleur Pellerin lors de la conférence des ambassadeurs : « La culture et les industries créatives sont au cœur du rayonnement international de la France ».

Tout est dit … ou presque .

La création en 2008 du Forum d’Avignon qui devient peu à peu un vrai DAVOS de la Culture est le signe de cette évolution. 

Comme au niveau européen, l’accent est surtout donné sur l’aspect « industries culturelles et créatives » comme l’affirme la résolution du Parlement Européen de mai 2011 :

« le rôle majeur des industries culturelles et créatives dans le développement de pôles de créativité aux niveaux local et régional, qui permettent une meilleure attractivité des territoires, la création et le développement dentreprises et demplois ancrés dans le tissu économique local et régional, favorisent lattractivité touristique, limplantation de nouvelles entreprises, et le rayonnement de ces territoires, et promeuvent le secteur culturel et artistique ainsi que la préservation, la promotion et la mise en valeur du patrimoine culturel européen, grâce à des nombreux relais comme les collectivités territoriales  »

Et d’ailleurs, comment en serait fil autrement lorsque tout tourne autour de l’ attractivité et de la compétitivité des territoires, leitmotiv de la stratégie de Lisbonne

Ainsi, pour l’Union Européenne la culture c’est d’abord et avant tout « la culture créative » et comme le dit mon ami Jean Michel LUCAS « La crise s’annonçant et la mondialisation ( du commerce) s’étendant, l’enjeu culturel n’a pas pu résister à l’exigence du rentable. Il lui fallait un vrai moteur avec une vraie pile d'énergie : ce sera celle de l’efficience. La réflexion collective, celle de la MOC - méthode ouverte de coordination- a fait émerger l'idée que l'enjeu culturel devait se focaliser sur « la culture créative », en rangeant les autres enjeux culturels dans les magasins d'antiquité de la politique culturelle. L'enjeu culturel est uniquement « sectoriel » et, à ce jeu, la seule argumentation qui puisse être introduite dans les négociations est celle qui associe « création » à « créativité » et « créativité » à « innovation économique ». La « culture » est alors vendue comme une bonne affaire, bien utile et l'enjeu culturel est rabattu sur ses potentialités contributives à la croissance de la (vieille) Europe. Le sens de la culture se lit dans les chiffres d’affaires à faire, exclusivement ! »

Ce tournant le MCC l’a pris il y a déjà un certain temps. 

Après l’ Automne numérique 2013 , Le Ministère de la Culture a lancé en mai dernier Silicon Valois, « clin d'oeil à l'esprit pionnier de la Silicon Valley, en Californie ». Objectif affiché : «  déployer une véritable politique culturelle numérique en France et à l’échelle européenne ». Développeurs, entrepreneurs, artistes sont venus pour travailler dans un esprit de coworking sur des projets innovants visant un seul enjeu : l’économie culturelle numérique qui apparaît de plus en plus comme un vivier d’emplois et de créations d’entreprises, les pratiques de consommation culturelle évoluant rapidement, liées, entre autres, à un usage généralisé d’Internet et à l’explosion des ventes des objets connectés. Le cabinet Kurt Salmon a mené une enquête internationale auprès de consommateurs  pour le Forum d’Avignon entre avril et mai 2014 (voir ici )  

Elle note qu’en 2013, 59% des particuliers en France ont acheté des biens ou services en ligne, contre 47% dans l’Union européenne et  les consommateurs aspirent à des prestations comparables aux services offerts dans leurs achats numériques pour leurs expériences culturelles . La même enquête note les freins notés par les visiteurs des musées : attendre en faisant la queue (pour 50% des personnes interrogées), suivre un parcours préétabli (35%), acheter les billets sur place (29%) et les contraintes horaires des visites (25%), autant d’obstacles qui peuvent être contournés par les usages numériques, de la visite virtuelle aux guides interactifs. Enjeu fort bien compris par des groupes tels que Thales et Dassault Systèmes qui investissent dans la culture numérique, ou Orange qui a signé un contrat avec le tout nouveau musée Soulages de Rodez  et avec le « musée numérique » d’Agen. L'heure est aux visites virtuelles 3D, aux guides interactifs, aux hologrammes et au transmédia, Les « expériences immersives à visées pédagogiques » se multiplient avec les jeux en réalité alternée aux fonctions pédagogiques et ludiques; ainsi le Centre Pompidou a lancé « Éduque le Troll », en 2012, son premier Alternate Reality Game (ARG) et les châteaux de Versailles et de Fontainebleau ont développé leurs serious games, jeux intelligents interactifs… Le créneau est porteur et de nombreuses start-up visent les établissements culturels, les galeries ou le marché de l’art. LieuxMédias, résidences d’artistes, pépinières d’entreprises innovantes, incubateurs, pôles d’excellence numérique, festivals dédiés et artistes novateurs multiplient les initiatives et explorent ces nouvelles pistes de l’économie créative.

On ne peut bien sûr qu’ être favorable au développement technologique, à l’innovation et au développement du progrès. Toute la question est de savoir ce qu’il induit ( et par quoi il est  induit…). De même que le Marché de la culture a développé ce que j’appellerai une culture de marché, formatée, standardisée, uniformisée, cheval de Troie du libéralisme par les valeurs qu’elles propagent ( le risque, le défi, la concurrence,l’élimination,l’éphémère, etc…); la Culture créative, est ,elle aussi, chargée et marquée idéologiquement par le consumérisme et la compétition, au service de la fameuse économie créative, réduisant la culture à un secteur d’offres de produits. Comme le dit si bien Jean Michel Lucas «  L’enjeu culturel n’est plus un enjeu global, comme l’imaginait Ricoeur ; il se réduit à une affaire de vie économique d’un ensemble d’offreurs. Il n'est plus qu'un enjeu de niches sectorielles, entre l'agriculture et l'automobile, à gérer avec efficience dans les vastes remous de la mondialisation. » Sommes toute, tout ceci s’inscrit dans le grand mouvement de marchandisation de la culture qui aura vu la culture devenir peu à peu le « divertissement » ( l’entertainement comme ils disent… ou mieux les « services récréatifs » comme on dit à l’O.M.C. !) Cela traduit assez bien, au-delà des dimensions strictement économiques, la vision du monde libéral pour la culture ; de la culture au divertissement, le marché de la culture est en train d’engendrer une culture de marché.

La nouvelle ministre, Fleur Pellerin, ancienne ministre déléguée chargée des PME, de l’Innovation et de l’Economie numérique a nous dit -on " promu le secteur numérique français à l’international, en lançant le 27 novembre 2013 le label French Tech. Un moyen efficace pour distinguer les métropoles françaises investissant dans le numérique, accompagné d’une enveloppe de 215 millions d’euros afin de soutenir ce label ainsi que les jeunes entrepreneurs ». 

La spécialiste du numérique saura-t-elle « incarner cette ambition sans cesse renouvelée pour la culture et de moderniser l’exception culturelle française », comme elle le déclarait lors de la passation de pouvoirs avec Aurélie Filippetti, nous allons voir bien vite ce qu’il en est et ce dès le 12 septembre à l’occasion de la reprise des négociations sur les intermittents, un dossier très « classique » et peu virtuel! 

© Constant Kaïmakis,

Retraité, ancien chargé de l’évaluation culturelle du CG 34

Chargé de Cours Montpellier III et Aix-Marseille Université

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