Scream

Par Kinopitheque12

Wes Craven, 1996 (États-Unis)



Ça taillade : Scream est un slasher. Ça pense : Scream est aussi une réflexion sur le genre et dans une certaine mesure sur la jeunesse américaine des années 1990. Ça s’amuse et c’est malin : Scream est une mise en abyme, la première courbe d’une spirale que « Wes Carpenter », de Scream 2, 3, 4, 5 (?), ne cessera de faire vriller.




« DO YOU LIKE SCARY MOVIES? »
Avant tout, il paraît impossible de ne pas s’arrêter sur la séquence introductive tant elle sert de modèle et de matrice à tout le mal engendré. La réalisation y est parfaite. Premier gros plan sur le téléphone qui sonne, un mauvais numéro, Drew Barrymore raccroche. Deuxième gros plan sur le téléphone, premier décadrage, le « faux numéro » insiste, mais la jolie blonde garde le sourire et raccroche. Un plan de coupe nous montre la maison de l’extérieur (et en amorce du plan l’arbre sur lequel la victime sera très bientôt pendue). Au troisième coup de fil, l’échange est plus long et toujours détendu incluant le fameux « Do you like scary movies? ». Craven décontracte tout le monde : le pop-corn est posé sur le feu, on parle cinéma de genre tout en jouant distraitement avec un couteau. De la cuisine au salon, la conversation se poursuit donc plutôt légère jusqu’à ce qu’une brève remarque de l’interlocuteur et une franche inquiétude sur le visage de l’actrice y mettent fin. Alors prise d’angoisse, elle raccroche et tourne un verrou pour s’enfermer. Deuxième décadrage, le pop-corn sur le feu éclate et se met à brûler. Quatrième, cinquième, sixième coup de fil, questionnaire mortel pour sadique cinéphile et hurlements. La tension monte brutalement, le téléviseur toujours allumé sur un écran vide (on y reviendra) et le petit copain étripé. Puis au tour de la jeune fille : elle est traînée à l’agonie sur la pelouse et pendue.




« THERE’S A FORMULA TO IT »
Plusieurs agressions et de multiples questionnements plus tard, à la moitié du film exactement, l’identité du tueur est révélée. Au magasin de location de cassettes vidéo, Randy, qui y travaille (Jamie Kennedy), est le premier à affirmer que Billy (Skeet Ulrich), qui vient justement d’être disculpé par la police, ferait quand même un très bon candidat dans le rôle de ghostface, le meurtrier au masque déclinant Le cri de Munch. D’ailleurs, les filles avaient précisé un peu plus tôt au sujet de Billy : « He was destined to have a flaw. I knew he was too perfect ». Mais pourquoi croire Randy plutôt qu’un autre puisque, dès après la séquence introductive, Craven et son scénariste, Kevin Williamson, afin de brouiller les pistes, n’ont cessé de pointer du doigt tous les suspects potentiels, à savoir presque tout le casting ? Randy lui-même, en faisant référence à Prom night de Paul Lynch (1980) l’a crié en plein magasin dans un accès d’hystérie, « There’s a formula to it. A very simple formula! Everybody’s a suspect! ». Pourtant, c’est tout de même sur Billy que se figent ses suspicions les plus fortes. Ironie de la situation, c’est ici le vendeur qui brise tout suspense en dévoilant la fin du film (celle de Scream dont il n’est qu’un personnage), et son sentiment, situation plus ironique encore, il le partage avec le second meurtrier, Stuart (Matthew Lillard), le complice de Billy. Alors pourquoi croire Randy ? Parce qu’à travers toute l’intrigue, ce personnage sert de guide au spectateur. Il est le spécialiste du film d’horreur, s’y réfère constamment et en connaît parfaitement les codes. La scène centrale (selon sa place au montage) installe donc les deux meurtriers (Billy et Stuart) dans un espace de totale inspiration (le video store) face à un spectateur connaisseur et exigent (Randy). Ce faisant, Wes Craven dans cette scène place non seulement ses personnages dans une sorte de terreau fertile (le cinéma d’horreur), terreau qui les voit naître et dans lequel ils puisent pour agir, mais ne s’en tient pas là. Le réalisateur aborde aussi ici une réflexion sur la perception de la violence et sa restitution par les jeunes.




« IT’S ALIVE! »
Ainsi, la perte de sang-froid de Randy, excitation mêlée de terreur (on brouille les sentiments, on ne sait plus si c’est un supplice joué, amusé ou bien réel), est annoncée dès le début de la scène au magasin par une citation du Frankenstein de Whale (1931) que l’on voit sur un écran. Dans l’extrait, au premier soubresaut du monstre encore couché, le scientifique perd tout sang-froid et, à la fois pris d’excitation et de terreur, lance la réplique célèbre « It’s alive! ». Le parallèle entre les deux personnages fait de Randy un docteur sans éthique ni limite, s’étant abreuvé au cinéma et à la télé d’une horreur (autant subie que désirée) si grande qu’il finit par lui donner vie, ce dont il se rend compte paniqué, car tout d’un coup : « Everybody’s a suspect! ». Voilà pourquoi dans la scène d’introduction la télé n’est allumée que sur un écran bleu (en fait le canal destinée à la VHS du magnétoscope) : l’horreur n’est pas sur l’écran mais surgit bel et bien dans le réel. Ou, toujours afin d’entretenir la confusion, lorsque dans son van le journaliste, grâce à une caméra cachée, des chips plein la bouche, est un train d’espionner ce qui se passe dans le salon le soir de la fête. L’horreur n’est pas encore sur son écran de surveillance, en raison d’un léger différé, mais a pris de l’avance : elle surgit déjà dans le réel.

« MAYBE YOUR MOVIE FREAKED MIND LOST ITS REALITY BUTTON »
Toute cette séquence sanglante de la fête est une mise en abyme. Les jeunes regardent Halloween (Carpenter, 1978) à la télé et réagissent à ce qui arrive à Jamie Lee Curtis, les journalistes, eux, regardent ces jeunes grâce à la caméra cachée et attendent que le tueur frappe, nous les regardons tous et réagissons à l’identique. Ce dont le réalisateur nous fait prendre conscience lorsque Randy lance devant la télé « Retourne-toi Jamie, il est derrière toi ! » et que le meurtrier passe effectivement derrière lui. Quand il assiste à la scène, la réaction de Kenny, le journaliste caméraman, est la même à l’égard de Randy et la nôtre identique lorsque le journaliste est à son tour menacé. La mise en abyme est effrayante et tout autant amusante : effrayante en raison du suspense entretenu dans « les directs » et du sort des personnages qui se font tour à tour taillader, amusante quand le suspense est désamorcé en raison du différé. Le « journaliste de terrain » est absorbé par son écran et, pourtant conscient du différé, ne s’inquiète plus de ce qui arrive vraiment dehors. C’est pourquoi, non seulement le spectateur se moque de sa passivité en pareille situation mais, de plus, s’amuse de sa mort puisque le meurtrier le surprend aisément et le vide de son sang. Ainsi, en mêlant le divertissement au constat sinistre fait sur les comportements adoptés face à la violence, Wes Craven finit de brouiller le regard critique du spectateur. Il revient donc à ce dernier de faire comme Randy (le « guide ») et ne pas se contenter du film à pop-corn, mais comprendre ce qu’il a sous les yeux et agir pour survivre, ou pour sortir du film et le dire avec moins d’emphase, ne pas se laisser dominer par la violence des images ou même seulement tromper par ses représentations (ce qui arrive à Stuart ou Kenny qui confondent tous deux fiction et réalité ).




Un des deux assassins, Stuart, voit la violence qu’il a délivrée se retourner contre lui lorsqu’il est écrasé par l’écran du téléviseur diffusant l’image de Jamie Lee Curtis un couteau au poing. Billy, le principal meurtrier 1 est d’abord distrait par le film d’horreur qui passe toujours à la télé, puis tué à son tour. Sidney lui plante un parapluie dans le corps et après quelques coups supplémentaires c’est la journaliste et Sidney à nouveau qui lui tirent dessus. L’image tue ou, à défaut, elle abuse, elle trompe, elle perd qui ne sait pas tenir ses distances avec elle.




« TO SUCCESSFULLY SURVIVE »
Finalement plutôt que de savoir qui est le tueur (« whodonuit? »), où et quand il va frapper, il est tout aussi intéressant de savoir qui survit et pourquoi. Courteney Cox (Gale Weathers, la journaliste qui court après le scoop) survit parce que son personnage évolue, d’abord négatif (elle est de ceux qui manipulent et déforment la réalité), elle finit par se rallier à Sidney pour combattre les tueurs. Le sympathique shérif (David Arquette) survit simplement parce qu’il est naïf. Randy survit parce qu’il connaît les règles. Sidney (Neve Campbell), l’héroïne traquée par ghostface, survit car elle se garde d’adopter la même attitude que ses camarades débraillés, portés sur l’alcool, sur le sexe et amateurs décérébrés de films d’horreur (quand le directeur de l’école meurt -directeur qui se fait peur avec son propre reflet-, tous ses camarades se précipitent pour aller voir son cadavre puisque tout à leurs yeux, fiction ou réalité, est spectacle). Contrairement à ce que croit Randy et ce que nous dit Craven dans la scène où Rose Mc Gowan se fait tuer 2, ce n’est plus l’attitude de la jeunesse vis-à-vis du sexe qui est dénoncée, puisque Sidney finit par coucher avec Billy. C’est en fait davantage l’absence de discernement qui est pointé du doigt et qui est puni de mort.




« SAY A PRAYER FOR THE YOUTH OF AMERICA » 3
Les écrans sont les porteurs d’une violence exaltée dans laquelle la jeunesse américaine plonge et qui la condamne ; et pas seulement la jeunesse puisque si elle consomme cette violence (les adolescents comme la journaliste ou le proviseur), elle n’en est pas systématiquement à l’origine. Faut-il par conséquent rejeter la faute sur la génération précédente ? En partie forcément : Billy tue parce qu’il s’est senti trahi par un père adultère qui a quitté son foyer, Sidney est victime à cause d’une mère soi-disant dépravée 4 (ces situations psychologiques ramènent d’ailleurs aux dérèglements comportementaux hitchcockiens, par exemple dans Psychose, 1960, ou Marnie, 1964). A la fois à l’origine de la violence montrée et sa première victime, Wes Craven confond à son tour fiction et réalité. Se prêtant lui-même au jeu décrit, il devient sa propre créature et enfile le costume de Freddy Krueger pour nettoyer les couloirs du lycée (A nightmare on Elm Street, 1984). On se pose alors la question : le réalisateur serait-il hanté par les personnages qu’il a créés ? Ou bien ceux-ci, tout à fait conscients de leur essence fictive (ce que Randy, Sidney ou Billy rappellent tour à tour, « On est des personnages de fiction », « Tout ça n’est qu’un film »), restent-ils en définitive à la place qui leur est attribuée ? A priori non, si l’on songe à l’influence qu’ils exercent sur l’imaginaire : « Movies make psychos more creative ! ».



1 Billy tue par vengeance parce qu’il n’a pas supporté que son père couche avec la mère de Sidney. Il n’est pas parvenu à se contenter du meurtre de cette dernière et donc récidive un an après avec un masque sur le visage. Stuart, lui, n’est qu’un suiveur seulement motivé par la perspective de s’amuser.

2 Blonde, mini-jupe, copine de l’héroïne, tout désigne Tatum comme la parfaite victime du tueur (la jupe en spirale rouge et orange attire notre regard sur ses fesses). D’autant que Tatum n’a pas la même retenue que Sidney avec le sexe. Un chat effraie la jeune fille et passe par une trappe de la porte du garage. Elle, agressée par le meurtrier, n’aura pas autant de facilité. Elle emprunte la même sortie, mais la voilà coincée, puis la porte automatique enclenchée, le crâne enfoncé contre le plafond. Géniale idée de Craven que ce chat et sa trappe pour teinter la scène d’une cruelle ironie.

3 Les titres sont extraits des dialogues du film, sauf le dernier tiré des paroles de la chanson Youth of America de Birdbrain qui figure sur la bande originale du film.

4 Et les parents demeurent totalement impuissants face à tout le mal enduré par leurs enfants : ceux de la scène introductive arrivent alors que leur fille verse déjà son sang à flot, le père de Sidney disparaît séquestré par les jeunes meurtriers au tout début des événements.