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Le rugby tue

Publié le 13 septembre 2014 par Sudrugby

Rien qu’un simple constat

6 juillet dernier. Un samedi ensoleillé parmi tant d’autres en Nouvelle-Zélande. Les Otamatea Hawks affrontent les Old Boy Marist à Whangarei dans le cadre d’un championnat national de -18 ans. Un bon niveau amateur en somme. Les deux équipes rentrent sur le terrain, pressées d’en découdre. Le match se dispute, les passes fusent, les joueurs tâtent les défenses. Un talonneur d’une des deux équipes s’avance et vient percuter un joueur adverse. Des gestes comme on en voit des milliers sur un terrain de rugby. Rien de plus normal. Sauf que… A la suite de ce contact, le talonneur néo-zélandais – un dénommé Jordan Kemp, 17 ans – frappe la tête d’un de ses compatriotes. Le choc est violent. Le joueur s’écroule. Hémorragie cérébrale. Jordan Kemp n’est plus, il a succombé au choc peu de temps après avoir été emmené à l’hôpital. Et pourtant, il n’y avait rien de plus normal. Des matchs comme ça, on en compte par milliers, peut-être par millions. Tout devait bien se passer.

Le constat est là que l’on ne le veuille ou non. Le rugby tue, dans le sens où il peut tuer. C’est une possibilité inhérente à notre sport, même si la probabilité de voir un(e) joueur(se) est infime. Jusque là, pas de quoi s’affoler. Problème : cette possibilité n’est pas reconnue comme telle. Elle est littéralement niée. Personne – joueurs, entraîneurs, présidents, supporters, médecins compris – n’en a réellement conscience. Et à chaque fois, les accidents surprennent tout son monde. Les différents décès ou blessures graves qu’a connues le rugby semblent faire l’objet d’hommages émotionnels, au mieux de sensibilisations. En aucun cas cela crée un électrochoc sur la planète ovale. Que ce soit dans la formation des joueurs au niveau amateur ou à l’échelon professionnel, aucune mesure digne de ce nom ne semble être prise.

Le fait est qu’il y a une opposition énorme entre la potentialité de mourir sur un terrain (ou être grièvement blessé, ce qui n’est guère mieux et surtout plus fréquent) et les efforts faits pour ce qui est de la santé des joueurs. Il s’agit ici de bien distinguer la pratique amateur du rugby professionnel. Les problèmes et les solutions ne sont pas les mêmes. Le fait que de plus en plus de joueurs amateurs s’arment à tout-va de protège-dents, de casques, de protège-côtes, de protections pour les épaules, etc n’exclue en rien la somme de jeunes devenus tétraplégiques. Ceci arrive tous les ans en poussins, minimes, cadets, juniors, seniors. Et à chaque fois stupéfaction générale, comme si le rugby ne pouvait connaître ce genre d’accident. Posons-nous les bonnes questions et acceptons au risque d’être alarmiste que le rugby est un sport brutal, physique, ce qui fait en partie son charme. Qui plus est, aucun sport n’est aussi exposé à des différences de gabarits telles, parfois considérables dans les catégories jeunes. Comme le faisait fort justement remarquer Tom du XVNZ.com le rugby semble être le seul sport de combat sans catégories de poids. Et aujourd’hui, un joueur amateur peut très bien tout au long de sa formation ne jamais avoir affaire à un médecin ou quelconque moniteur qui énumère et présente de long en large les risques inhérents au rugby, une façon de limiter les blessures. Le rugby n’a pas à rougir de ces risques ; accepter d’y jouer c’est accepter en pleine conscience ses risques. Mais voilà : encore faut-il en avoir conscience. Il s’agit bien ici d’une prise de conscience. On sait qu’à la boxe les sportifs perdent un nombre plus ou moins important de neurones en autant de coups effectués à la tête. On sait qu’en ski alpin (compétition ou non), la vitesse, les virages, les éléments extérieurs (arbres, rochers, voire gouffres) sont autant de risques de potentielles graves blessures. Dans tout sport motorisé, chacun sait au fond de lui avant d’entamer une course qu’il prend des risques d’y rester ou de gravement se blesser. Au rugby, on ne sait à peu près rien de ce qui peut arriver aux joueurs. Prise de conscience on vous dit.

Un risque minime mais perpétuel

En réalité, tout contact quel qu’il soit au rugby est propice à une grave blessure. A fortiori si le contact se fait par un geste violent et sanctionné (plaquage cathédrale, manchette, cravate, stamping, etc). Dernier exemple en date : celui d’Alex McKinnon, treiziste australien en NRL, au niveau professionnel donc.

Tout s’enchaîne très vite. Alex McKinnon est transporté d’urgence à l’hôpital. Il tombe dans le coma et se réveille de justesse. Il est dans la foulée diagnostiqué tétraplégique. Il ne pourra plus jamais jouer au rugby. Son bras gauche est complètement paralysé. Assez miraculeusement, le treiziste se porte mieux au bout de trois mois, retrouve un usage assez bon de son bras droit et commence tout juste à bouger le gauche. Ce qui frappe, c’est la banalité du plaquage sur McKinnon. Oui c’était un plaquage cathédrale mais McKinnon n’est ni le premier ni le dernier à subir un plaquage dangereux. On a vu des chocs beaucoup plus violents à la suite de plaquages réglementés ou non que celui infligé à McKinnon sans qu’il y ait de blessures de ce type à la suite. Nello Marino, médecin de chez Sport Medecine Australia est formel : « S’il est vrai que l’accident de McKinnon est rare, ça aurait pu arriver à n’importe quel joueur de rugby rentrant sur un terrain à n’importe quel niveau. » Depuis, des médecins aussies sont montés au créneau : ils réclament une interdiction formelle des plaquages cathédrales au rugby qui sont aujourd’hui strico sensu tolérés bien que sanctionnés. Quelques semaines plus tard le Gallois Owen Williams en tournée avec son club Cardiff à Singapour ainsi que Curtis Landers, jeune treiziste de 15 ans basé à Port Macquarie subiront le même type de blessure que McKinnon.

Une conjoncture actuelle menaçante chez les pros

On balayait ci-dessus les risques inhérents au rugby, notamment au niveau amateur. Au niveau strictement professionnel cette fois-ci, les problèmes sont tout autres. Ils sont le résultat de plusieurs années où la santé des joueurs a été sapée. Effectivement, les dernières années au niveau professionnel ont été marquées par un nombre impressionnant et en en constante hausse de blessures, plus ou moins graves. Les saisons blanches se banalisent ; des jokers médicaux sont appelés en renfort. Si l’on y regarde de plus près, rares sont les joueurs qui ne loupent aucun match dans une saison. La mode est au congé sabbatique, censé ménager les sportifs las des rythmes internationaux. Dan Carter, Richie McCaw et Conrad Smith – soit les trois meilleurs All Blacks de ces dix dernières années – ont été contraints d’en prendre, la faute à un calendrier qui pousse tout le monde à bout. Les arrêts pour le moins étranges et spectaculaires s’accumulent : rien que cette année Piri Weepu a été victime d’un petit AVC qui l’a éloigné des terrains de longues semaines et l’ailier des Highlanders Buxton Popuali’i a dû arrêter subitement sa carrière pour problème de cœur. Pour ne citer qu’eux. Les prises de risques deviennent habituelles : le centre des Brumbies Pat McCabe a continué à jouer depuis le début de saison malgré des fragilités au cou qui l’ont contraint à arrêter sa carrière la semaine dernière ; Kieran Read himself est contraint de sortir au bout de 20min pour sa 100ème en Super Rugby car il se sent encore fragilisé par une commotion cérébrale passée. Les avertissements fusent dans la presse, on lit qu’Andrew Mehrtens demande à McCaw « d’en faire moins » et Shontayne Hape balance publiquement que le protocole en vigueur sur les commotions cérébrales est à peine respecté et que de toute façon il est selon toute vraisemblance insuffisant, commotions cérébrales qui se banalisent par-dessus tout. Des joueurs vieillissants sont volontairement épargnés des matchs de préparation (ce fut le cas de Woodcock et de Mealamu lors de la pré-saison des Blues avant le Super Rugby 2014), une mesure qui se subsiste à une réelle solution. Les chiffres ne mentent pas : pour ne prendre que les six franchises qualifiées pour les phases finales du Super Rugby, on comptait mi-juillet pas moins de 19 joueurs (!) absents pour l’ensemble de la saison.

Richie McCaw All Blacks Crusaders

Epuisé par le rythme des saisons, Richie McCaw a été contraint de prendre un congé sabbatique.

Bref, la planète ovale n’a jamais été aussi fragile et le rugbyman moderne boîte sévèrement. Alors certes, les blessures – aussi nombreuses soient-elles – restent clairement moins graves que les décès que peut connaître le rugby. Mais les blessures graves accumulées de certains joueurs sont tout aussi inquiétantes. Derrière cette hécatombe de blessures se cache une spirale infernale qui guette le monde du rugby pro. Un joueur qui se blesse est bien souvent un joueur fatigué des rythmes du calendrier et de ceux du rugby moderne. Les blessures offrent une vision partielle mais tellement banale désormais des risques du rugby. Les exemples de Jordan Kemp et d’Alex McKinnon viennent nous rappeler que sous toutes ces blessures se cache la potentialité de devoir mettre un terme à sa carrière voire de succomber à ses fins. Vincent Moscato l’a dit à sa manière : « Ça fait quelque temps qu’on s’en rend compte. Lorsqu’on est au bord du terrain, on voit ces zones de rucks au sol qui sont des catastrophes. Si ça continue, je pense qu’il y aura un mort un de ces quatre ! Je le pense sincèrement. Quand je dis un mort, ce n’est pas un mec endommagé, mais un mec qui va vraiment y rester. Les contusions au poumon, les côtes fracturées, il y en a toujours eu. Mais il y en a de plus en plus ! » Le rugby tue. Il l’a fait et il le refera. La conjoncture actuelle n’a jamais été aussi effrayante en la matière.

Des solutions ?

Oui mais alors, la faute à qui, la faute à quoi ? Plusieurs éléments semblent converger en même temps sur la période récente et aboutir aux exemples tragiques que nous connaissons. Tout d’abord, le rythme des matchs depuis les 20 dernières années et l’entrée du rugby dans le professionnalisme ont profondément augmenté les risques pour les joueurs. On parle désormais de rencontre à 60% de temps de jeu effectif, chose impensable il y a à peine 15 ans. Les stats ne trompent pas : à la coupe du monde 1995, on comptait en moyenne 69 rucks/mauls par match contre désormais 162 lors de la dernière édition. La hausse du nombre de rucks – secteur de jeu où les joueurs sont le plus exposés – augmente à son tour le nombre de potentielles blessures. Le rythme plus soutenu rend le jeu plus exigeant, les joueurs sont plus vite fatigués. Il n’en faut pas plus pour qu’un joueur se blesse.

Autre fait évident, le rugby est désormais plus physique et plus violent. Les joueurs sont dorénavant à quasiment chaque poste surpuissants et rien ne semble arrêter le développement physique. Néanmoins, on reste loin d’une musculation tous azimuts. Ce développement est encadré, fait l’objet de préparations de plus en plus individualisées et adaptées aux soucis de chaque poste, des joueurs et du championnat. La musculation intensive ne serait donc en rien un facteur de fragilisation des joueurs, bien au contraire. Et pourtant, cette individualisation de la préparation physique où rien ne semble laissé au hasard produit paradoxalement des joueurs plus sensibles. Dr James Robson, médecin des Lions britanniques depuis plus de 20 ans est bien placé pour le savoir et pointe précisément les limites de ces préparations minutieuses : « Il y a encore 15 ans, les joueurs étaient des berlines. Ils étaient sans doute moins athlétiques et moins puissants qu’aujourd’hui mais se blessaient rarement en raison d’une bonne résistance physique. Aujourd’hui, les joueurs sont des Formules 1. Ce sont de véritables athlètes, ultra-complets. Mais dès qu’il y a un petit pépin, un grain se sable vient enrayer la machine. Ceci explique le nombre de blessures ces dernières années, plus ou moins graves. » Les blessures répétées de David Pocock, Pierre Spies et de Wycliff Palu en sont la pleine illustration. Ces joueurs – soit trois des meilleurs troisièmes-lignes de ces dernières années – comptent parmi les plus denses physiquement. Mais très affutés, il suffit d’un rien pour qu’une saison blanche arrive. Ainsi ces trois joueurs ont tour à tour été éloignés des terrains trois années consécutives chacun.

David Pocock Brumbies Wallabies

David Pocock enchaîne saison blanche sur saison blanche ces derniers temps.

L’évolution du jeu et de la morphologie des joueurs est loin d’être la seule responsable. L’éternel problème des calendriers a souvent été pointé du doigt comme la cause de la mauvaise santé des joueurs, à juste titre. Trop lourds, pas harmonisés et inadaptés aux internationaux, ils semblent décupler la fatigue et les risques de blessures qui vont avec. Le fait est qu’aujourd’hui, trop d’argent et d’intérêts sont en jeu dans le rugby professionnel pour prendre le temps et trouver les moyens de protéger et d’épargner les joueurs. Comprenez : ce n’est pas nécessaire. On préfère recruter des jokers médicaux, changer de poste un joueur et se doter de bancs dantesques pendant l’intersaison. Des droits TV colossaux et de plus en plus importants sont en jeu. Les sponsors affluent à tout-va et sont de plus en plus exigeants quant aux résultats sportifs. La publicité autour du monde du rugby et de ses valeurs mises en scène est désormais bien connue. Le marchandising devient systématique. Les projets de nouveaux stades ultrasophistiqués sont devenus monnaie courante. On multiplie les déplacements coûteux, longs et fatigants et autres délocalisations pour drainer les foules et assurer le spectacle. L’exemple des tournées internationales devenues de véritables périples ainsi que les matchs à but ouvertement lucratif organisés hors-fenêtre IRB (les All Blacks en sont les rois) sont extrêmement parlants. On frôle le cynisme à entendre managers et entraîneurs faire des réquisitoires sur la santé des joueurs et à être en même temps des témoins pleinement consentants de l’érosion de la santé des joueurs.

Alors certes (n’exagérons rien), le milieu du rugby semble clairement plus prévoyant qu’il ne l’a été et les joueurs à tous les niveaux semblent mieux informés des risques encourus. Pour être honnête et complet, signalons des efforts réalisés et des pistes pour l’avenir. D’abord l’IRB semble prendre conscience du problème. Ainsi le Board a lancé deux grandes initiatives, Rugby Ready et Player Welfare, respectivement consacrées à la préparation du joueur et à la santé du joueur. Ces plateformes disponibles sur Internet sont de véritables mines d’informations que tout joueur, coach ou même arbitre se devrait d’intégrer lors de sa pratique du rugby. Mais voilà, encore fallait-il savoir que l’IRB avait créé ces plateformes sans fond. En réalité, il faut écrire un article sur la santé des joueurs et faire des recherches sur la question pour en être averti… Au niveau du matériel des progrès sont également réalisés. Les joueurs pros sont désormais équipés de GPS et les meilleurs indiquent la fatigue en temps réel du joueur sur le terrain. Une façon pour le staff de savoir si le joueur est dans le rouge et de le faire remplacer le cas échéant. D’autres initiatives cette fois au niveau amateur fleurissent, comme celle d’un club de Wellington en Nouvelle-Zélande de doter aux joueurs des protège-dents et des patchs électroniques qui retranscrivent l’intensité des impacts pour prévenir des commotions cérébrales. Des solutions existent donc et nul doute qu’elles passent par une meilleure cohésion entre joueurs, entraîneurs et médecins. A l’heure d’aujourd’hui, les différentes initiatives restent marginales, méconnues et surtout insuffisantes étant données la complexité et la grandeur du phénomène.

Mais en somme, tous ces éléments volontairement laissés en suspens cachent la dure réalité du rugby moderne : celle d’un sport-spectacle, ni plus ni moins. Ce show continu qu’est le rugby professionnel – aussi bien en Top 14, en Premiership qu’en Super 15 – est un tout et rien de ne doit enrayer cette formidable machine. Rien ne doit déroger aux règles que le sport-spectacle impose lui-même autour d’actionnaires et de présidents remontés. La santé des joueurs ? Pas une priorité vous répondront certains. La priorité du rugby en l’état actuel des choses, c’est le sport-spectacle. Les joueurs doivent jouer beaucoup, et bien. Point barre. Et autant dire que les livres, euros et autres dollars dépensés sont autant d’argent non investi dans la santé des joueurs. Et pourtant, les divers avertissements s’accumulent de semaines en semaines sans que de réelles mesures ne soient prises. A dire vrai, on ne sait même pas quelles mesures prendre. Fédérations et dirigeants restent sourds et joueurs et médecins semblent impuissants face à ce qui représente sans doute la plus grande menace de notre sport en pleine expansion. Alors oui, on peut être traité d’alarmiste. Mais mieux vaut cela, en l’état actuel des choses. Quoi qu’il en soit, le vaste déni du rugby moderne continue, pour le meilleur et pour le pire. Surtout pour le pire.


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