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Déconstruction(s): à la mémoire "du" philosophe

Publié le 14 octobre 2014 par Jean-Emmanuel Ducoin
Croyez-le 
ou non. 
Dix ans après, Jacques Derrida n’est pas mort.
Commençons d’abord par l’inacceptable: notre incapacité chronique mais assumée, dix ans après, à élever notre voix devant la mort surgie un 8 octobre 2004, devant le non-pensable, le non-compréhensible, quand l’orgueil du refus se mêle encore ici-et-maintenant à la douleur qui exige à penser sans fin, à ouvrir les yeux et à tendre l’oreille pour lire et comprendre ce qui continue de résonner à travers son nom, Jacques Derrida, parce que la mort de l’Autre en tant qu’Unique reste « la mort première », si l’on en croit Lévinas.
Poursuivons immédiatement par l’acceptable: ce que l’Absent continue de nous transmettre ne semble pas s’atténuer et au contraire se renforce, se gonfle, se bonifie à chaque évocation, chaque lecture, témoin et maître de toujours, lequel, par une cinquantaine de livres, parcourut l’acuité du penser indissociable d’une écriture d’un raffinement prodigieux, presque inouï et (jalousement) inaccessible. Derrida en philosophe absolu, mais aussi en écrivain total, moins hermétique qu’annoncé.
L’homme, vénéré aux États-Unis, a marqué tous les domaines, de la philosophie à la littérature où rien n’est produit qui n’ait été connu et interprété par lui de façon inédite et réinventé par la haute tension de sa pensée et de ses textes: la «différance», la «dissémination», la «grammatologie», qui vise l’analyse de l’écriture non plus comme représentation, mais comme signification d’un marquage originaire. Sans parler bien sûr de la célèbre «déconstruction», dont le nom même comme concept vulgarisé dans le monde entier (il est le philosophe français le plus lu et traduit) a fini par noyer l’exigence du prima de sa définition. À toutes fins utiles, Jacques Derrida expliquait: «Il s’agit par là d’analyser quelque chose qui est construit. Donc, pas naturel. Une culture, une institution, un texte littéraire, un système d’interprétation des valeurs. En somme un “constructum”. Déconstruire n’est pas détruire. Ce n’est pas une démarche négative, mais une analyse généalogique d’une structure construite que l’on veut désédimenter.» Ainsi le surgissement de l’événement imprévisible – donc «l’événement» en tant qu’«événement», par exemple le 11 septembre 2001 – devrait et doit se prêter systématiquement à la déconstruction, car l’événement prend par surprise, il déconcerte, il inquiète. Derrida ajoutait, telle une mise en garde: «La déconstruction s’attaque aussi à l’idée de critique elle-même. Je n’ai rien contre la critique, je crois même qu’il faut la pousser aussi loin que possible, mais il y a toujours un moment où je me demande d’où elle vient. Bref, la déconstruction n’est pas réductible à la critique. Elle n’est pas négative, c’est une pensée du oui affirmative, dans la grande tradition nietzschéenne.»
En somme ne détruisons rien ; rien absurdement ; rien en totalité ; prenons plutôt le parti d’essayer de penser comment «cela» est arrivé, comme «cela» s’est produit et pourquoi «cela» fige des idées dominantes et hégémoniques qui corrompent toute possibilité de pensée émancipée. D’où la question de l’héritage légué et, puisqu’il le faut, déjà déconstruit. Or: qu’est-ce que l’héritage, s’il se constitue autrement que librement? Être fidèle à l’héritage, quel qu’il soit, selon Jacques Derrida en personne, c’est d’abord le réaffirmer, mais c’est aussi le relancer autrement, voire lui être «infidèle», car les héritiers authentiques sont exclusivement «ceux qui ont assez rompu avec l’origine, le père, le testateur, l’écrivain ou le philosophe pour aller de leur propre mouvement signer ou contresigner leur héritage». En contresignant, nous signons autre chose, la même chose et autre chose pour faire advenir autre chose. Ce n’est qu’à partir de la «fidélité-infidèle» que nous nous rendons à l’héritage, que nous l’assumons, que nous le transportons ailleurs. Voilà notre injonction derridienne, la seule qui mérite l’intérêt: qu’il vive en nous, par nous, pour vivre encore, avec d’autres et ailleurs. 
 [BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 10 octobre.]

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