Magazine Humeur

Culture, économie, Café du Commerce et brèves de comptoir.

Publié le 24 octobre 2014 par Ep2c @jeanclp
Je ne connais pas Benoît Lambert, directeur du théâtre Dijon Bourgogne (CDN) et je n'ai donc aucune raison particulière de lui en vouloir, à lui, en tant que personne.
N'empêche, son dernier éditorial, daté de juillet 2014, dans la plaquette de la prestigieuse institution qu'il a le privilège de diriger constitue un remarquable concentré de la novlangue du « monde de la culture » et dans ce monde du continent « spectacle vivant ». Ou pour oser un bon mot (dont je reconnais bien volontiers qu'il est un peu « facile ») un énoncé qui laisse craindre que les discours du spectacle vivant relèvent de plus en plus de la langue morte.
 
S’il y a bien une chose frappante dans la crise profonde que traverse le secteur culturel depuis l’hiver dernier, c’est l’irruption d’un discours de justification économique au sein même des mondes de l’art. Les artistes, les professionnels du secteur, les salariés et les employeurs, le ministère de la Culture, et jusqu’au premier ministre, tous ont employé des arguments de nature économique pour défendre l’importance du secteur de l’art vivant, et du secteur culturel en général. Contribution au PIB, volume d’emploi, valeur ajoutée… : la culture « rapporte », contrairement aux idées reçues. On peut bien sûr se réjouir que cette réalité, mieux connue depuis les annulations de festivals en 2003, fasse progressivement son chemin dans les esprits. La culture a trop longtemps souffert d’être considérée comme un monde à part, sans lien avec les enjeux « sérieux » - c’est-à-dire économiques et marchands - du « vrai » monde. Affirmer aujourd’hui que l’activité artistique s’invente et se déploie dans un lien solidaire avec les autres secteurs de l’économie, qu’elle dépend d’eux comme eux dépendent d’elles, qu’elle participe au même titre qu’eux à la création de la richesse, permettra peut-être d’éviter à l’avenir les attaques virulentes de ceux qui continuent à considérer l’art et la culture comme des centres de coûts qu’il faut savoir réduire en période de vaches maigres. Cela permettra peut-être de faire taire les discours démagogiques qui tentent de faire passer les acteurs de la culture pour des parasites et des irresponsables, gavés d’aides sociales et de subventions publiques. Cela permettra peut-être aux intermittents, dont les conditions de vie n’ont cessé de se dégrader ces dix dernières années, d’obtenir enfin la réforme juste et pérenne dont leur régime a besoin. On peut du moins l’espérer. 
Mais dans le même temps, n’y a t-il pas dans le déploiement de cette rhétorique économique quelque chose d’assez désolant ? En sommes-nous venus à douter à ce point des vertus de l’art et de la culture, de l’intérêt qu’il y a à les défendre et à les promouvoir pour l’ensemble de la société, qu’il faille ainsi faire valoir leur rendement
Lire le texte intégral de cet éditorial
 

Argumentaire style le beurre et l'argent du beurre :

a) cette réalité, mieux connue depuis les annulations de festivals en 2003 soit pas de festival d'Avignon et toute l'économie du Vaucluse et de PACA s'en est trouvée sinistrée.

b) les vertus de l'art et de culture sont sacrées au regard du monde profane de la marchandise au sens du Manifeste de Marx et Engels :  « La bourgeoise a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque […] dans les eaux glacées du calcul égoïste »

le secteur culturel...les mondes de l’art....les artistes, les professionnels du secteur...du secteur de l’art vivant, et du secteur culturel en général... les vertus de l’art et de la culture...
 

Si l'on veut redonner sens aux politiques « de la culture » il faut déconstruire ces discours figés et piégés... c'est pourquoi on a souvent cité sur ce blog celui que l'on pourrait à bon droit surnommer le Derrida de « la philosophie » du « monde de la culture » s'il n’avait déjà un pseudo : Dr Kasimir Bisou (alias Jean-Micel Lucas).

 
Par exemple :
Jean-Michel Lucas : droits culturels et dignité humaine.
 
Repenser les enjeux des politiques culturelles publiques
 

Au fil du temps, s'est figée une rhétorique propre au « monde de la culture » qui ressemble un peu trop aux propos du Café du Commerce, aux formules convenues qui font que la langue que nous parlons semble contaminée par le registre de la pensée économiste, libérale, conservatrice, réactionnaire...

Genre : « un grand capitaine d’industrie » pour le regretté PDG de Total ou « L'ADN a parlé » pour les faits divers en voie d'élucidation, « un loup solitaire » pour les terroristes qui agissent seuls ou encore « ma famille politique » (qui va comme un gant à une certaine droite) mais comme je le notais sur un célèbre réseau social, le lundi 6 octobre dernier :

Benoit Hamon, ce matin sur France Inter :"Ma famille politique est en situation d’échec". On ne saurait mieux dire.
"Famille politique" vient en droite ligne de la parlure de la droite et, de plus loin, de la "France" de Vichy et de la longue tradition traditionaliste et anti-républicaine. 
La chose publique et l'engagement politique n'ont rien à faire avec la famille
Au lendemain de la manif pour tous, cette contagion des "éléments de langage" de la droite réac chez un héros de la gauche de la gauche ça fout le cafard pour la semaine.

Je ne dénie pas à l'ancien ministre d'Hollande et Valls, le droit de se poser aujourd'hui en défenseur de la République, menacée par ces socio-traîtres mais qu'il m'explique pourquoi il parle cette langue engluée et glauque...

Dans une veine analogue, on pouvait lire sur le site d'Europe 1, le 19 juin dernier :

Le directeur du Théâtre du Rond-Point revient sur le dossier explosif des intermittents. 

Au cœur de la grogne des intermittents du spectacle : la réforme de leur régime d’assurance chômage (…) C'est dans ce contexte très tendu que Jean-Michel Ribes, le directeur du Rond-Point, Jean-Michel Ribes, s'est exprimé sur Europe 1 sur cette épineuse question. :

 "Il faut qu'ils sachent, quand on entend les gens dire "oh tous ces emmerdeurs, ces privilégiés etc", que ce n'est pas vrai", tient à rappeler Jean-Michel Ribes. Si Paris attire plus de touristes que Londres, c'est "parce qu'il y a une offre culturelle extraordinaire". Sans cette offre, explique-t-il, "il y a 29 millions de personnes qui ne vont plus venir. La culture fait partie de notre ADN. C'est peut être la seule chose qu'il nous reste de fort et de vivant en France. Notre pétrole, c'est la culture."

Et on peut lire ce titre sur le site du Parisien, en date du 20 octobre dernier :

Laurent Le Bon : « Notre pétrole, c'est la culture »

Président du musée Picasso, ancien directeur artistique de la Nuit blanche à Paris, concepteur de l'exposition Jeff Koons qui avait fait scandale à Versailles en 2008, Laurent Le Bon, 45 ans, conservateur parmi les plus brillants de sa génération, a dirigé avec succès le Centre Louvre Lens...

Bon, je ne peux pas citer le contexte de cette originale affirmation que le futur patron du Musée Picasso a piquée au directeur du Théâtre du Rond Point, vu que la lecture des articles du dit Parisien est réservée aux abonnés, ce que je ne suis pas.

Mais je signale néanmoins au passage que la Mère supérieur du fort sérieux magazine culturel Télérama, Fabienne Pascaud, joue un petit rôle (très drôle au demeurant) dans Brèves de comptoir, le dernier film de Jean-Michel Ribes. A quand, je vous le demande un peu, un bon film bien de chez nous qui donnera aussi une place à Armelle Héliot, qu'on rigole un bon coup ?

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Titre :La Cité des sens
ISSN : 2270-3586

          

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