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XAVIER DOLAN : Une lettre ouverte contre la désinformation

Publié le 19 février 2015 par Misteremma @misteremma

Xavier Dolan vient de publier un billet intitulé Le Silence sur le Huffingtonpost.fr. Ce texte intervient et répond aux échos sur l’absence du film Mommy aux Oscars, un texte qui intervient quelques années après ses propos sur la présence de Laurence Anyways au Certain Regard et non en Compétition officielle à Cannes.

Le Silence parle de la désinformation, du copier-coller dont les journalistes et blogueurs abusent à longueur de journée, du fait que la rumeur devient acte. Un geste que l’on fait tous… moi aussi ! mais un geste dont j’ai été moi-même « victime » il y a quelque années. Et, comme le dit Xavier Dolan, une désinformation qu’il faudra des années pour rectifier, corriger, peaufiner.

Voici le lien officiel pour lire le texte : http://www.huffingtonpost.fr/xavier-dolan-/xavier-dolan-mommy-oscars_b_6697174.html?utm_hp_ref=france

Et voici la copie intégrale du texte :

Comment rester muet – malgré les recommandations les plus naturelles – devant le spectacle offert la semaine dernière par plusieurs médias suite à une confidence sans importance sur l’absence de mon film aux Oscars.

Il est naïf de croire sa parole valable quand il s’agit de commenter un phénomène si commun qu’il est au fond une coutume, un réflexe. Une façon. Une façon de dire, de citer, de trafiquer, d’industrialiser ; l’information n’est pas un privilège acquis, mais une chose à acquérir, moyennant une vente. Cette façon, elle s’enracine avec tant de profondeur dans nos mœurs qu’il paraît pratiquement abruti de s’y frotter, et d’en attaquer l’édifice.

Mais je préfère être un abruti qui répond plutôt qu’être faible et me taire. Le silence est, disait Francis Bacon, la vertu des sots. Mais je ne suis pas assez sot pour m’attaquer à l’ensemble d’une profession ; ce que j’attaque n’est pas une profession, c’est une mode, et je ne m’exprime, pour ainsi dire, pas qu’en mon nom, mais en celui, plus large, d’une communauté de gens dont la célébrité les expose au grand piège de l’accroche et de la désinformation. Le même piège qui fait de ce document un écrit long, peut-être moins attrayant qu’un papier-minute que l’on pond d’un trait, comme en éructant. Ce texte même devient d’ailleurs la propriété publique d’une coterie de journalistes qui pourront en faire leur chose, selon leurs règles et termes. De toute façon, il semble dans cette affaire qu’un plancher de paresse intellectuelle ait été atteint – mais attendons de voir si certains creuseront encore, pour l’amour du dernier mot.

À mes yeux, qu’un propos aussi trivial – celui d’il y a sept jours – puisse être dans ce volume, et de cette façon, repris de blogues en blogues, de sites en sites, avec un tel automatisme, un plaisir aussi manifeste, cache un amour de la bêtise, de la sensation, que n’importe quel être sensé peut qualifier de vulgaire. Le désir des titres sensationnalistes n’est pas exactement neuf – on a connu des scandales plus jeunes -, mais il semble qu’un certain rang de journalistes dont on croirait le mandat plus droit, où qui répondent à des publications plus sérieuses, observent de plus en plus, ces jours, ces années, une diète qui se compose exclusivement de non-nouvelle. On confie à ces chroniqueurs de demain la garde du phare populaire en attendant qu’ils soient prêts à naviguer les eaux plus agitées de l’information réelle ; comme les bloggeurs que l’on investit du téméraire mandat de réfléchir une fois par semaine, on promet à ces chercheurs d’or une promotion en grandes pompes s’ils peuvent dénicher seulement un grenat que l’on déguiserait en pépite ; comme pour les braises qu’on croit mortes, on souffle dessus pour qu’elles deviennent chaudes. Tels de pauvres potomanes perdus dans un désert de choses à dire, ils inventent de grands oasis auxquels ils s’abreuvent comme des bêtes ; de l’autre côté du cours d’eau, les regards d’une cohorte dont les doigts gras et gourds n’ont pas trituré leur clavier depuis une grande minute perdent la raison. Mais ding! Délivrance. La marchandise est livrée, et l’on puis la livrer à notre tour ; il ne reste qu’à appuyer ; inutile de lire l’article, tout est là, en vingt-trois mots, dans le titre.

Il existe une tournure infaillible de la non-nouvelle. Je dirais qu’elle se pense ainsi : qu’un artiste affirme que « ne pas avoir la chance de participer à l’aventure est ostracisant » serait un bien mauvais commerce ; on préfèrera dire qu’il se sent ostracisé ; il pose davantage en victime. Qu’il précise lui-même qu’il ait « pris la chose, un peu prétentieusement, comme un statement » n’arrange personne non plus ; c’est lui concéder la conscience de sa propre immodestie. On omettra cette partie. Enfin, que la situation soit « un peu humiliante » ne saurait guère convenir. Les affaires sont les affaires ; ce sera « humilié », autrement on excède le nombre maximal de caractères permis par Twitter, et on loupe, à force de nuances, la pub Uggs (un produit dont l’existence même revoit forcément à la baisse le quotient intellectuel collectif) – j’attends avec impatience les titres lisant que je m’en prends à ce savant bottier.

Et du fait que j’ose rectifier le tir sur les médias sociaux, et dire que ce type de journalisme est pauvre, un de « ceux-là » s’empresse d’écrire : « si l’on peut comprendre qu’il [moi] s’agace par conséquent de voir des propos déformés si massivement, on se demande si ce génie transcendantal trouvait le journalisme si « pauvre » quand il lui consacrait ses couvertures et d’innombrables pages lors de la sortie de son film Mommy »… Comme si les mêmes esprits confectionnaient la critique d’un film et la critique, sous-jacente, d’un individu. Voilà un parallèle d’une nigauderie abyssale – un carburant qui suffit, j’en conviens, à faire marcher le lecteur le plus primal, et qui aime détester.

Ces journalistes n’ont pour moi pas d’honneur ; ils n’ont ni l’intelligence de critiquer une oeuvre, ni le mérite de livrer une information ; c’est une donnée. Ils la maquillent, la gavent, pour l’engraisser, et quand elle est prête, la livrent à la foule dont on voudrait croire qu’elle ne veut pas accorder une fraction de seconde à un centième de nouvelle ; mais comme dans ce film avec Audrey Hepburn et Shirley MacLaine, la rumeur sortie de la bouche d’une petite fille laide suit déjà son inarrêtable élan, et voilà que des centaines de gens nous écrivent pour nous ordonner de cesser de nous « plaindre » et de « fermer notre sale gueule » ; cette dernière phrase fera sans doute sourire nos commanditaires de la haine ; en attendant de vivre de leur travail, ils vivent pour nous égratigner, et se félicitent de nourrir une image fausse de nous.

Cette image, elle tient à sa vie ; quoi qu’on fasse, elle s’accroche. Là où l’on soigne les mots que l’on utilise – s’ils sont trop beaux, ils seront pédants ; s’ils sont francs, ils seront bientôt cruels -, là où l’on fait des films généreux, avec le cœur – s’il fallait qu’on les fasse trop avec la tête, ils seraient prétentieux -, il y a toujours un fin renard pour dire en premier qu’on se « vante », et que l’on « attaque » on-ne-sait-quoi, on-ne-sait-qui.

C’est vrai, un réalisateur affirmant avec franchise qu’il est déçu doit toujours être un enfant terrible qui se lamente en conspuant, parce qu’enfin, s’il n’est pas un enfant terrible, qu’est-il ; humain? Je sais de quoi je parle ; j’ai, de toute évidence, le secret de ces déclarations inoffensives que l’on s’empresse d’exacerber pour qu’elles deviennent intéressantes.

Il me faut pour naviguer l’étendu personnel de cette mode remonter en arrière d’environ quatre ans. Tôt, le matin de la conférence de presse du Festival de Cannes, six journalistes québécois s’étaient réunis dans les bureaux du distributeur de « Laurence Anyways » pour cueillir quelques citations sur la sélection du film au Certain Regard. Après des mois passés à lire les pronostics des médias les plus avisés, et qui affirmaient pratiquement tous ma présence inévitable dans les rangs officiels, il n’était pas inexplicable que j’aie pu, à 21 ans, me laisser emballer. Ce matin-là, donc, et devant ces six journalistes, je dis que j’étais déçu de ne pas être en Compétition, mais heureux d’être du Certain regard, et la conversation suivit son cours, l’air de rien. Le lendemain, le sixième journaliste écrivait, en toutes lettres : XAVIER DOLAN IS GOING TO CANNES, AND HE IS NOT HAPPY. Je le revois écrit noir sur blanc, mais dans mon cœur, c’est écrit en rouge.

Il n’en fallu pas plus pour que, tout juste débarqué à Cannes, on me parle de ma colère, de mon courroux, dis-je, de ma honte, de ma déception vertement hurlée, et sous tous les toits, sans gêne… Une semaine de pur malheur à tenter de défaire ce scandale imaginaire né d’un simple en-tête. On m’en parle encore. L’écrit encore. On ne l’oubliera jamais. Et pourtant, qui sait vraiment ce qui s’est dit ce matin-là d’avril, dans ce bureau? Personne.

La même chose, précisément, à la lettre, s’est produite la semaine passée, quand ce reportage fragmenté est paru, et que ces deux journalistes locaux ont dit que « je n’étais pas content… » : une invention totale. Jamais par moi verbalisée, ou non plus ressentie, ni dans le ton, ni dans l’attitude ; rien pour écrire à maman, dira-t-on, quatre petits mots innocents, une paraphrase usuelle, et que l’on croirait sans malice. Mais qui possèdent apparemment la qualité fertile des ragots exponentiels.

Belote, rebelote. Même réaction, même irritation, même incompréhension. D’où ces journalistes – ceux ayant relayé ad nauseam cette allure de brève – tiennent-ils cette incapacité à se poser des questions, à chercher en profondeur, à récuser la pertinence d’un sujet quand il n’en est pas un ? À quel métier aspirent-ils? De quelle profession se réclament-ils? Que ne comprennent-ils pas du sentiment de déception? N’ont-ils jamais fait face à de désappointantes situations? Ont-ils connu l’échec, ou leur vie n’est-elle qu’une suite de réussites uniformes et étincelantes? Ont-ils, enfilant les nuits blanches, attendu un coup de téléphone qui ne viendrait jamais pour ainsi se formaliser à outrance du chagrin le plus légitime? Connaissent-ils seulement l’inconfort constant de la parole, et la peur d’être mal cité?
Enfin, pourquoi l’ambition nous dérange-t-elle autant? Pourquoi doit-on toujours la confondre avec la prétention?

Je me questionne peu ou proue, sinon, sur les conséquences de ce texte. La franchise et la vérité sont importantes à mes yeux que la complicité d’une faction d’échotiers dont l’amour est toujours un coup de couteau dans le dos. Je fais ce métier pour être aimé à travers mes films ; je ne m’attendais tout de même pas à être aimé à travers moi, c’eût été trop facile. Mais devant ce type de désinformation, se taire est insulter la profession de journaliste, pour laquelle mon admiration n’a d’égal que la violence que je ressens quand on la salit par un sensationnalisme mesquin, et une démagogie crétine. Il y a d’ailleurs fort à parier que seront reprises de ce document que ces dernières phrases ; les plus délétères, et les plus infidèles à l’esprit du texte.

Mais la réponse la plus extraordinaire à cette lettre, dont le contenu est accessible au public, intégralement, sans altérations, et sans détours, serait un grand silence, curieusement.


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