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Que disent de nous « les affaires » Dominique Strauss-Kahn ?

Publié le 24 février 2015 par Juval @valerieCG

Ce qu'il est convenu d'appeler, dans un clair euphémisme, les "affaires DSK" nous auront permis d'étudier l'attitude de la société française face aux violences sexuelles. Sur les réseaux sociaux, les très nombreuses personnes à avoir pris la défense de DSK ne l'ont pas fait parce qu'il était présumé innocent, ou parce qu'il n'y avait pas assez de preuves pour le condamner mais parce que, forcément, les victimes présumées mentaient, étaient trop moches ou trop jolies, trop peu crédibles, trop vengeresses.
En tant que militantes féministes, nous sommes quotidiennement renvoyées à une incompréhension générale face à nos combats contre les violences sexuelles. Parler par exemple de "culture du viol" nous renvoie - au mieux - à une incrédulité du plus grand nombre qui seraient tous et toutes totalement contre le viol et ne comprendraient absolument pas qu'on puisse oser évoquer une tolérance générale envers les violences sexuelles.

Parler de viol dans l'absolu, dans l'abstraction emmène généralement les gens à de grands emportements les conduisant souvent à souhaiter le viol du coupable en prison par ses co-détenus ou à souhaiter qu'il soit castré. Dans les faits, face à des cas plus concrets, avec des victimes et des coupables nommés, les réactions sont beaucoup moins tranchées et souvent clairement en faveur du coupable présumé , ce qui, par voie de conséquence, entraine à accuser la victime présumée de mentir.
Il ne s'agit donc pas ici de parler de la culpabilité de DSK mais des réactions face aux faits dont il a été accusé.

En mai 2011 Dominique Strauss-Kahn est mis en examen pour plusieurs chefs d'accusation : acte sexuel criminel du premier degré, tentative de viol au premier degré, abus sexuel au premier degré, séquestration au deuxième degré, abus sexuel au troisième degré et attouchements. La victime présumée Nafissatou Diallo est une femme noire guinéenne installée depuis 13 ans à New York. Très rapidement beaucoup de gens se permirent de commenter son physique, arguant qu'elle était trop laide pour avoir été violée et qu'un homme aussi riche ou influent que DSK n'avait pas besoin de violer pour avoir qui il voulait.
Il faudrait donc avoir un certain physique pour (avoir la chance ?) d'être violée. C'est directement expliquer aux femmes laides - comment estime-t-on cela ? - qu'il ne sert strictement à rien de parler de viol si elles avaient la malchance que cela leur arrive, personne ne les croirait. Une femme laide devrait donc conserver son viol secret à moins de vouloir absolument être trainée dans la boue ; il s'est d'ailleurs passé exactement la même chose pour une victime des viols collectifs de Fontenay sous bois à qui les accusés n'ont pas manqué de rappeler son poids en plein tribunal ; cet "argument" étant censé expliquer qu'ils n'avaient pu commettre ce viol. Sur les réseaux sociaux, l'annonce du viol de Madonna lorsqu'elle avait 18 ans a suscité des réactions soulignant que cela ne risquerait pas de lui arriver maintenant. Nous supposons qu'elle devait le regretter ; le viol devenant une sorte d'hommage à la beauté des femmes.

A également été évoquée la "sexualité particulière", son libertinage de DSK dont le tout-Paris parlait en expliquant que "tout le monde" était au courant. Des femmes se sont succédées sur les plateaux télés pour expliquer qu'elles savaient bien qu'"il ne fallait pas se tenir trop près de DSK" . Ces phrases sont particulièrement révélatrices d'un certain climat de tolérance à l'égard des violences sexuelles ; s'il ne faut pas se "tenir trop près" d'un homme c'est qu'il est susceptible d'avoir des comportements violents. Pourquoi ne pas les nommer comme tels ?

En septembre 2011, Tristane Banon porte plainte pour tentative de viol contre DSK, pour des faits survenus en 2003. La plainte sera classée à cause de la prescription, le parquet disant que les faits pouvant être qualifiés de tentative d'agression sexuelles sont reconnus par DSK mais prescrits. Que DSK et ses avocats expliquent qu'il s'agit là d'un comportement normal, rien au fond que de très logique, on ne s'attendait pas à des aveux en bonne et due forme. Qu'une bonne partie de la société française - jusqu'à des féministes comme Irene Théry qui avait parlé en son temps du "charme des baisers volés" - le suive, en dit long sur notre perception des violences sexuelles.
Là encore il semble que n'est considérée comme violence sexuelle qu'un acte extrêmement violent, ayant causé des blessures sur la victime. En bref on en est à voir le viol comme il était vu sous l'ancien-égime ou les victimes devaient prouver par leurs blessures qu'elles avaient bien été violées. Là encore le physique de Banon a été abondamment commenté sur les réseaux sociaux ; elle était trop jolie entendait-on, ce qui lui conférait une part de responsabilité. Certaines photos ont circulé afin de prouver à quel point elle était une femme légère. On était donc face à un nouvel élément pour nous permettre de comprendre ce que doit être une victime de violences sexuelles pour l'opinion publique française ; ne pas être trop jolie et avoir une vie passée dans un couvent quelconque.

En 2012 est classée sans suite une plainte pour viol en réunion sur une prostituée. L'annonce der cette nouvelle suscite ce genre de réactions : " des prostituées payées pour une orgie qui se disent violées ensuite, c'est un peu comme si un boxeur portait plainte pour coups et blessures après un combat de boxe". On apprend ainsi une troisième chose ; pour une partie de la société française, il ne faut pas avoir été prostituée pour pouvoir voir sa plainte aboutir. Là encore comme dans toutes les affaires précédentes on parle de la vie privée de DSK, de libertinage.

Pendant l'actuel procès à Strasbourg, DSK et ses avocats évoquent sa sexualité "rude" ; admettons c'est une défense logique et je ne vois pas ce qu'il aurait à évoquer d'autre. Mais une partie de la société française continue à le suivre dans cette défense ; ainsi Luc Le Vaillant dans Libé feint de croire que c'est la pratique de la sodomie qui pose problème. Les réseaux sociaux se fendent de fines blagues alors qu'on est face à ce genre de témoignages : " J'étais sur le ventre allongée sur le lit et lui était sur moi. Pendant notre rapport, j'ai senti que DSK tentait de me sodomiser. Je lui ai alors dit de ne pas continuer car je ne pratiquais pas la sodomie. E. [une autre prostituée, ndlr] est même intervenue en disant d'arrêter car je ne faisais pas ça, en plus il n'avait pas de produit lubrifiant. C'est alors que David Roquet est allé dans la salle de bains pour prendre un pot de crème hydratante [...]. Je n'en revenais pas, David Roquet a donné ce pot de crème à DSK, puis David Roquet m'a tenue sur le lit pour que la sodomie puisse se réaliser alors que je ne voulais pas. Le rapport sexuel avec DSK s'est terminé par cette sodomie qui pour moi était violente " (c'est ce témoignage cqui avait fait l'objet d'une plainte pour viol en réunion ; la plainte a été classée quand la plaignante a retiré sa plainte. Elle a ensuite dit avoir subi des pressions et eu peur). Ce témoignage est un témoignage de viol ; il n'y a pas de témoignage plus clair, il n'y a pas de zone grise, il n'y a pas de doute. Et pourtant une partie de la société continue à feindre qu'on parle de sexualité, qu'on parle de libertinage, qu'on parle de vie privée. Une partie de la société continue à penser et à affirmer que tous les hommes aimeraient faire ce que DSK fait et qu'il y a là chasse aux sorcières. Une partie de la société se fend de grasses plaisanteries, les caricaturistes redoublent de fines blagues face à ce genre de témoignages terrifiants.

Qu'on cesse donc de dire aux féministes que la société est toute entière contre le viol. Les nombreuses réactions face à chaque viol médiatisé prouve tout le contraire. Il n'y aura jamais une victime qui sera totalement innocente face au viol subi, pour une partie de la société et il s'en trouvera toujours pour excuser les coupables. Lorsqu'on sera capable d'admettre que nous ne cessons de trouver des excuses aux agresseurs sexuels ( que nous n'arrivons même pas à nommer comme tels) alors peut-être que les violences sexuelles reculeront. Ce qui cause les violences sexuelles est l'impunité sociale dont elles bénéficient.

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