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L’arabe, pas mort, et c’est Fahita qui le dit !

Publié le 26 février 2015 par Gonzo

ablafatihaAbla Fahita : L’amitié a ses limites ! Foulou mi (Follow me!)

Enfin une conférence qui rompt radicalement avec les inévitables jérémiades sur le déclin de la langue arabe ! Voilà des années qu’on réunit, si possible dans de luxueux hôtels, des cuistres qui répètent à l’envi les mêmes platitudes sur « la langue arabe qui n’est plus ce qu’elle était mon cher, de mon temps », etc. De fait, cette belle langue ne fait pas exception à la règle qui régit tout être vivant : qui n’évolue pas est condamné à disparaître, à plus ou moins long terme. Nombre d’esprits étroitement religieux considèrent que l’arabe, langue éternelle du Coran, devrait échapper à cette règle et rester la copie exacte de ce qu’il était au temps de la révélation. Ils ont tort bien entendu et l’arabe n’existera que s’il est une langue vivante, ce qui signifie qu’il lui faut évoluer, inévitablement.

Cette vérité première, on commence enfin à l’exprimer de plus en plus ouvertement dans le monde arabe. Tout de même, pour assumer un point de vue tellement « scandaleux », il faut un cadre aussi permissif que celui du Liban et une association aussi intelligemment avant-gardiste que Ashkal Alwan (littéralement, « Des goûts et des couleurs », une ONG au départ centrée sur les arts plastiques). Depuis ce mercredi s’est en effet des universitaires mais aussi des créateurs sont réunis pour débattre de « la langue arabe aujourd’hui et les réseaux sociaux ». Et pour une fois, le point de départ n’est pas le sempiternel constat de l’inéluctable déclin de cette ancêtre vénérable mais, tout au contraire, celui de l’étonnante vitalité de cette langue sur Internet.

N’en déplaise aux vieilles barbes, et même si un vent de mort souffle sur la région, il y a de très vivantes « arabités numériques ». Dans le livre qui porte ce titre, je mentionnais déjà que l’arabe, contre toute attente, s’était hissée en 2011 au septième rang des langues les plus utilisées sur le réseau des réseaux. Moins de quatre ans plus tard, elle occupe désormais la quatrième place (juste derrière l’anglais, le chinois et l’espagnol). Un essor que les mobilisations politiques de ces dernières années ont peut être contribué à nourrir, comme le dit l’auteur de cet article dans Al-Akhbar, de même que les efforts de quelques institutions soucieuses de proposer du contenu dans cette langue. En réalité, la véritable explication c’est, bien plus certainement, la « démocratisation » de l’Internet arabe, car elle a permis une « révolution linguistique silencieuse par le bas » dont l’arabizi (voir ce billet) offre un témoignage sans doute anecdotique mais néanmoins très révélateur des nouvelles dynamiques.

Pour apprécier pleinement ce « printemps du Web arabe » (sous-titre du livre déjà nommé), il faut en effet changer de logiciel et aborder les problèmes à l’opposé de ce que l’on a l’habitude de faire. Ainsi, plutôt que de gémir sur les effroyables solécismes et autres barbarismes – par rapport aux règles et aux usages classiques bien entendu – que charrient les flux numériques arabes, de plus en plus abondants, il faut faire juste le contraire. Comme le suggère le titre de la conférence inaugurale prononcée par Ahmed Beidoun, un historien très sérieux, par ailleurs adepte de l’écriture sur Facebook (voir son intéressant Daftar al-fasbaka, publié en 2013), il s’agit désormais que comprendre qu’on se trouve en présence de « dialectes qui s’écrivent tandis qu’on dialogue en arabe classique »; les langue du quotidien, en principe réservées à la parole vive, s’écrivent désormais, et toujours plus et dans tous les registres, y compris celui de la création littéraire officielle, tandis que l’arabe classique, en principe réservé à la communication écrite, devient, sous des formes multiples, modernisées et simplifiées, un véritable support des échanges, à commencer dans les médias numériques de la communication globalisée. (La conférence, comme toutes les autres interventions, peuvent être suivies en direct sur le site de l’association Ashkal Alwan, mais on les retrouve également sur une page Facebook, accompagnée d’un fil Twitter.

La rencontre se clôturera par une analyse d’un arabisant français, Frédéric Lagrange (par ailleurs traducteur et musicologue) qui se penchera sur un phénomène particulièrement intéressant de ces dernières années, à savoir le succès phénoménal – d’une marionnette surnommée Abla Fahita (Tante Fahita, en parler égyptien). La poupée télévisuelle a retenu son attention, non pas parce qu’elle s’est trouvée impliquée dans une affaire d’espionnage presque aussi délirante que la machine à traiter le sida et l’hépatite C prétendument inventée par l’armée égyptienne, mais parce que la « millionnaire du Web » comme elle se présente elle-même, avec bientôt 2,5 millions d’amis sur Facebook et aujourd’hui 280 000 « suiveurs » sur Twitter), constitue un exemple particulièrement significatif de la manière dont se forge, dans l’univers numérique, celui des chaînes satellitaires que reprennent les sites de la Toile, la langue
d’aujourd’hui.

Misk al-ghazal – « cerise sur le gâteau » en français d’aujourd’hui également –, Abla Fahita sera à Beyrouth pour débattre, avec quelques-uns de ses fans sur place et sans doute de très très nombreux admirateurs dans l’univers numérique…

(Pour ceux que le sujet intéresse, un lien vers un billet où cette question de l’inéluctable modernisation de la langue était déjà abordée : Un coup de jeune pour l’arabe : la langue métissée de l’internet.)


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