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Pessah Hier

Publié le 26 mars 2015 par Feujmaroc

La chaux et le plâtre annonçaient chaque année le renouveau pascal. La chaux pour badigeonner les murs, le plâtre, parfois, pour les fractures de toutes ces femmes affolées a la tâche. Fissah yabne, va jouer dans la rue et laisse-moi tranquille, disait la mère. Car il lui fallait faire, comme on disait, la maison en grand. Sur les vérandas, dans les cours, on sortait les sommiers qu'on brûlait a l'alcool — crève punaise ! Sur les terrasses on recardait la laine, on recousait les matelas. Et puis a la cuisine la vaisselle diminuait, les assiettes disparaissaient, on mangeait avec une fourchette pour deux, on buvait tous au même verre. Jusqu'au grand jour ou maman nous donnait à manger à onze heures ; puis la vaisselle dare-dare et tout disparaissait au fond du placard qui était fermé, a été pour huit jours.

Harosset

Harosset

La chasse au hamets était un jeu entre papa et maman. Nous n'étions que témoins. Eux à quatre pattes par terre, le père bredouillant sa bénédiction et la mère lui désignant cette croûte sous le buffet, ces miettes derrière la chaise, ce vieux quignon dessous la desserte. Bien sûr, elle avait placé elle-même tous ces débris dont elle indiquait complaisamment les diverses cachettes. Quant à nous, nous veillions à ce qu'elle n'ait rien oublié pour l’anéantissement du terrible hamets. Mais qu'importe après tout puisque papa en se relevant nous lavait de la faute d'oubli en déclarant rituellement «anéantis comme n'étant plus que poussière» tous les petits bouts de pain qu'il n'aurait ni vus ni enlevés.

Pessah, plus que toute autre solennité est fête de famille. Le patriarche regroupe autour de lui femme, enfants, parents, amis et même ce vagabond qui n'a pas de foyer et que nul n'a le droit de laisser sans une place à la table de Pâques. Qu'apporte de plus la synagogue ? Les récits de Moise, l'exploit de Josue, les trompettes autour de Jericho.. Pâques n'est pas la fête de la synagogue parce que le Seigneur qui a marché devant son peuple errant dans une colonne de nuée et une colonne de flammes, eh bien ! Le Seigneur séjournait sur terre, parmi nous. Il était dans cette clarté d'une chandelle que nous emprisonnions à l'extrémité de nos ongles si Pessah tombait un samedi soir, à la prière de la havdallah. Et le Seigneur était sur ce plateau de Seder qui, en retombant sur nos têtes, nous emplissait de pieux effroi. Quelle fête, la préparation du Seder ! Le soir venu, toutes les belles assiettes du service qui ne servait que huit jours par an étaient posées sur la table, trois chacun, et l'argenterie spéciale, et les verres à pied, et la belle nappe brodée par les doigts d'or du foyer.

Plateau du Seder

Plateau du Seder

 A la place du père, le large plateau dont la préparation hétéroclite nous ravissait. Il y avait l’os de la cuisse et les oeufs qu'il ne fallait pas oublier d'enlever pour l’Etmol, les galettes dures, ce nougat aux dattes pimentées qu'on appelait le harosset, que nos cousins du Mzab faisaient mieux que partout ailleurs, à cause des palmeraies. Les feuilles de salade, le cèleri ou le persil du maror enfin toutes ces choses délicieusement insolites qui nous consolaient du grand tiroir du placard où s'entassaient pour huit jours de silence tous les fruits défendus, tarouf ! Faudrait attendre, pour l'ouverture, la Mimouna, avec sa débauche de beignets dégoulinants de beurre fondu et de miel, sa confiture aux raisins secs et aux amandes, et les succulentes sferiets qui accompagnaient le thé à la menthe et nous tiendraient lieu de repas.

Mais voilà au premier soir de la fête, la famille réunie sur son trente-et-un, en habits de cérémonie (de voyage ?), pour célébrer le départ, le grand saut de Pessah, la montée vers la terre de la libération, et ce balancement des deux pôles, d'hier et (aujourd'hui, abadim et bné-horin), esclaves et seigneurs. Car hier, Israël, tu étais une jeune esclave égyptienne, mais voilà que tes seins se sont affermis et ta chevelure a couvert tes épaules.

Haggadah de Pessah

Haggadah de Pessah

Nous allons revivre l'Exode, la prière juive n'est que relation. Dans notre culte en espérance du Temple, tout est récit, depuis le Seder Aboda de Kippour qui raconte les piétés millénaires au parvis de Salomon, jusqu'à la prière de Pâques qui n'est qu'une haggadah. Alors ma sœur prenait sa plus petite voix pour interroger au début du livre ; ce n'était pas la plus jeune de la table, mais elle était si gracieuse avec ses fossettes qu'il était convenu qu'elle entamerait toujours le « Mah Nichtanah » du benjamin. Nous en lisions chacun un petit bout, le petit frère, le grand frère, la grande sœur, tous, rameutant la cohorte des pieux rabbins, rabbi Akiba et rabbi Tarphone, à quoi papa ajoutait ses propres commentaires. Du vivant de grand-mère, notre Laileh — que Dieu repose son âme —, il s'arrêtait à chaque paragraphe pour lui traduire en arabe ; il avait une haggadah spéciale qui portait expressément ces commentaires en judéo-arabe, et grand-mère avec son plus beau voile soyeux était ainsi à la fête. Le récit se propageait, se répandait dans nos langages, nous le comprenions, nous le commentions a haute voix, et nous nous scandalisions — aboda kacha — des rudes travaux des esclaves hébraïques qui nous interdiraient à tout jamais d'admirer les pyramides des Pharaons. Si bien qu'aux dix plaies égrenées au-dessus de la cuvette où papa répandait le vinaigre, nous scandions joyeusement ces abominations : sauterelles, vermine, grenouilles, grêle, ulcères... jusqu'a la mort des premiers-nés. Cette mort que l'ange des ténèbres nous avait épargnée en sautant par-dessus nos maisons — pa-so-ah, sauter expliquait papa chaque année — Et nous applaudissions aux savants calculs des rabbins multipliant les dix plaies d'Egypte par cinq et par vingt, ainsi jusqu'à l'Alleluia et le premier des nombreux verres bénis du fruit de la vigne qui balisaient ce soir-là, la route de l'exode.

Tous ces gestes immuablement transmis, la matsah coupée en deux d'un seul coup du tranchant de la main de papa ouvrant dans notre mémoire le chemin triomphal de la mer Rouge et de la délivrance ; et ces herbes amères qu'on avalait pour conjurer l'expérience lointaine, et le maror balancé par la fenêtre et tant pis pour les passants — oui, plus jamais de souffrance pour Israël ! , et cette coupe qu'on emplissait pour le prophète Elie à qui l'on ouvrait obligeamment la porte pour l'ultime bénédiction, jusqu'à la fin du Seder où dans les brumes de l'alcool inhabituel, la joie chaude de la course à travers les dunes et le bonheur d'avoir mangé des tonnes de galettes trempées et amollies dans leur torchon blanc, nous reprenions tous d'une seule gorge et d'un multiple baiser le vœu rituel : Lechanah habaah bi’ rouchalayim.

Et durant toute la semaine — mais pour nous écoliers seulement en dehors des jours de classe — la synagogue nous faisait revivre la geste de la sortie au désert, Moise et sa main forte, les calamités pleuvant sur le Pharaon et la colonne nuageuse rassurante aux sables de l’exil. Nous revivions le merveilleux, le miracle à tous les taramim de la paracha, et nous nous sentions vraiment affermis dans la confiance de notre Seigneur et de Moshe abdo. La présence du grand rabbin en était garante, puisqu'il s'appelait Moise, et qu'une fois l'an, à la fin du rouleau, montant au sepher, Maurice E. — que Dieu repose son âme — chantait dans son rite alsacien les dernières paroles du prophète sur le mont Nebo et l'émouvante bénédiction des fils d'Israël, ces paroles que toute la Pâques ne cessait d'illustrer :

Tes ennemis se déroberont devant toi, mais, toi, tu marcheras sur leurs hauteurs ! Amen

Eh bien ! Nous l'avons eu, notre exode, et beaucoup ont du manger maror sur maror sur ce rivage où nous invoquions pour notre intercession les rabbanim espagnols et le rab de Tlemcen, en baisant le bout de nos doigts. Et maintenant nous sommes à nouveau sous nos tentes, qui sont toujours belles, ô Jacob, tes demeures, ô Israël, et dans la sécurité de notre foi, ici et la dans la diaspora, et, pour certains, là-bas, eux qui à force de le dire et de le répéter au soir de Pessah y sont allés pour de bon, cette année-là, à Jérusalem.

Par Albert BENSOUSSAN

Information Juive, 15.03.1977


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