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Vues et bévues d'Omaha Beach

Publié le 31 mai 2008 par Doespirito @Doespirito

Quand on se dépêche trop, on risque de faire des bêtises et de gâcher des situations favorables ou des choses très précieuses. La prochaine fois qu'on vous mettra la pression, racontez l'histoire des clichés pris en plein assaut par Robert Capa le 6 juin 1944, sur la plage cauchemardesque d'Omaha Beach. C'est vraiment trop con...

Le 4 juin 1944, une armada de 127 000 hommes, 20 000 véhicules, 1 500 tanks et 12 000 avions s'élance des côtes anglaises. Dans la nuit du 5 juin, le photographe Robert Capa, désigné par le pool de presse pour couvrir l'assaut, est tenu au courant de son affectation sur Easy Red, un des secteurs de la plage d'Omaha Beach. Il passe la nuit à taper le carton avec les soldats, dans d'intenses parties de poker surtout destinées à passer le temps et gérer le stress.
A 3 heures du matin, il avale des pancakes, des saucisses, des œufs et du café, puis attend avec 2 000 hommes, dans un silence de mort, l'ordre de monter dans des barges. Les anciens conseillent aux bleus de baisser la tête pour ne pas la laisser dépasser des bordées de fer, au risque de se faire exploser par les balles allemandes. A 6 heures du matin, dans les embarcations bercées par la houle, beaucoup hommes fatigués par 36 heures de veille commencent à vomir tripes et boyaux. Capa finit de préparer ses appareils Contax en les enveloppant avec une sorte de toile cirée étanche.
Ce que les GI ne savent pas, c'est que le bombardement par les avions a été pour le moins imprécis, à cause des nuages et que les tirs de l'artillerie navale, plutôt timorée, sont tombés 2 ou 3 km derrière les lignes allemandes. La porte avant de la barge s'ouvre brutalement, précipitant les hommes et leur équipement dans l'eau. « Ma belle France apparaissait soudain sordide et inhospitalière », se rappelait ironiquement Capa, qui avait longtemps vécu à Paris. « Mais les mitrailleuses allemandes crachant leurs balles ont carrément gâché mon retour » Des dizaines d'hommes sont déjà fauchés, à peine dans l'eau. « J'ai dû écarter leurs corps, et je l'ai fait courtoisement. ».
Là-bas, à 20 mètres, c'est l'apocalypse. Non seulement la plage de sable, plate et sans trou, constitue un excellent stand de tir pour les Allemands, n'offrant aucun abri aux hommes empêtrés dans leur pesant barda. Mais pour comble de malheur, les troupes de Rommel ont répété la veille la riposte en cas d'attaque par la mer, et ils ont renforcé de ce fait les effectifs sur place. Et le matériel de défense est hallucinant : huit bunkers en béton, garnies de canons de 75 et 88 mm, 35 blockhaus, quatre batteries d'artilleries, 18 canons anti-chars, 40 tubes lances roquettes et 85 nids de mitrailleuses. Autant dire que la première vague va se faire hacher comme à la parade. Robert Capa a juste ses appareils photos dans les mains.
Habillé smart, en imper Burberry, dont il finira par se débarrasser dans l'eau, il se cache derrière un tank avant de réaliser que c'est précisément ce que les obus Allemands visent avec une application mortelle. Le voilà qui se soliloquer en espagnol, répétant mécaniquement des mots appris pendant la guerre d'Espagne qu'il a couverte, perdant là-bas l'amour de sa vie, la photographe Gerda Taro, écrasée par un char « Es una cosa muy seria » C'est en effet une affaire très sérieuse. Les soldats encore vivants s'allongent sur la plage, et n'osent plus bouger. Mais la marée qui monte les pousse vers les barbelés et les mitrailleuses allemandes.
La peur saisit Capa, le fait trembler, déforme son visage. Réalisant qu'il est entièrement entouré de macchabées, il continue à prendre ses photos sans relâche. Il se dit qu'il doit faire son boulot à fond, impressionner tous ses films afin de pouvoir, en quelque sorte le devoir accompli, sortir on ne sait comment, de cet enfer de fer et de sang, et retourner aux bateaux. Une équipe médicale accoste, tente de ramasser quelques blessés, mais se fait décimer. Capa, sans pouvoir contrôler ce qu'il fait, sent une force irrépressible le pousser vers la barge. Il nage comme il peut, dans l'eau rougie, tenant ses appareils hors de l'eau, à moitié étouffé par les vagues qui le submergent.
Une fois à bord, il sort immédiatement ses films, en charge de nouveau, et se sent soudain couvert de... plumes. Les capotes militaires de soldats pulvérisés par un obus ont explosé, libérant le duvet que le vent porte vers les bateaux. Il retourne à la porte de la barge pour photographier le champ de bataille en fusion. Puis il donne un coup de main pour prendre en charge et soigner les blessés. Et s'écroule de fatigue et de stress. Le Samuel Chase, le bateau qui les a amenés à Omaha, les ramène en Angleterre. Le 7 juin, il débarque à Weymouth. Les reporters sur place entoure Capa qui fait les premiers récits de première main de ce qu'il a vu. On lui propose d'aller à Londres en avion, pour témoigner à la radio de ce qu'il a vu. Il préfère donner ses films, se changer et retourner vers les plages normandes.
Pendant ce temps, ses films sont enfin pris en charge par le pool de presse, qui a attendu les images toute la journée, dans un état d'excitation et de pression médiatique indescriptible. A 9 heures du soir, une grosse enveloppe contenant quatre rouleaux de pellicule de 35 mm, et une demi-douzaine de rouleaux de 120 mm est ouverte par les assistants. Dedans, un petit mot de Capa qui précise que toute l'action est sur les rouleaux de 35 mm. Il ajoute à son mot griffonné à la hâte qu'il a eu une rude journée. Et qu'il retourne sur le lieu de débarquement... Le labo commence alors le développement en toute urgence, car il doit livrer les tirages à 9 heures, le lendemain matin, à l'aéroport d'Heathrow, d'où ils doivent partir pour New York où Life les attend impatiemment avant de lancer l'impression.
« Je veux des planches contact », ordonne Morris, un jeune photographe de 27 ans, à qui on a confié la mission de porter les films à l'avion. « Magnez-vous, vite, vite, vite... ! » Quelques minutes plus tard, c'est le drame : un des assistants du labo chargé du tirage déboule en larmes dans le bureau de Morris : « Ils sont foutus, foutus ! ». « Qu'est-ce que tu racontes », demande Morris, interloqué. « On était tellement pressé : j'ai mis les films dans un séchoir et j'ai fermé les portes ». C'était une très bonne idée de mettre les films au séchoir. Mais une très mauvaise de fermer les portes : la chaleur a fait fondre les films ! Consterné, Morris déroule un à un les quatre films de 35 mm, tous inexploitables. Sauf peut-être, sur le dernier rouleau, 11 clichés, dont neuf seront tirés. Quelques photos répétées, et finalement on arrive à six photos très bonnes.
Les tirages sont montrés à la censure, qui les approuve mais n'a plus de scotch pour refermer l'enveloppe selon le process habituel. On s'énerve à en trouver un nouveau rouleau car l'heure tourne : il est 9h moins 20. Morris cavale à fond à travers Grosvenor Park et réussit, à quelques secondes près, à transmettre le précieux paquet au coursier qui file vers l'aéroport.
Sur les 80 photos prises par Capa au pire moment de l'assaut, seules six ont survécu à cette incroyable bévue. Robert Capa ne sembla pas prendre mal la chose quand on lui annonça le désastre. Le seul homme reconnaissable sur les clichés était le soldat Edward K. Regan. Son image fut publiée des centaines de fois, dans le monde entier.


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