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Front national : La dédiabolisation, vraiment ?

Publié le 13 avril 2015 par Delits

Le conflit ouvert entre Jean-Marie et Marine Le Pen, suite à la réitération, par le père, de propos négationnistes, relance le débat récurrent sur la « dédiabolisation » du Front national. Cette thèse de la « dédiabolisation », plus présente suite à l’accession de Marine Le Pen à la présidence du parti, celle-ci n’adoptant pas les propos outranciers de son père, est souvent convoquée pour expliquer les performances électorales récentes du FN.

Cette « dédiabolisation » est une stratégie clairement assumée par les leaders frontistes eux-mêmes. Ainsi, afin d’acter la mue de son parti vers la respectabilité, en fin d’année 2013, Marine Le Pen avait menacé de poursuivre en justice ceux qui qualifieraient le FN de parti « d’extrême-droite ». Cette tactique n’est pas nouvelle puisque son père, au milieu des années 1990, avait intenté des actions en justice contre certains médias pour le même motif.

La fille semble néanmoins recueillir des résultats autrement plus probants que son père dans ce travail de « dédiabolisation », et dans ce cadre, la mise à l’écart de Jean-Marie Le Pen serait un symbole très fort, dont les répercussions éventuelles sur le cœur militant du Front national restent cependant difficiles à évaluer. Le départ du fondateur du parti et la réduction au silence de ses branches les plus radicales pourraient compliquer une tache déjà ardue pour le Front national, le renforcement de son réseau militant sur le territoire.

Le Front national reste un parti rejeté par de nombreux Français

Dans l’opinion publique, le Front national a gagné en respectabilité ces dernières années, l’élection à sa tête de Marine Le Pen ayant constitué un accélérateur indéniable. Pour autant, il est loin d’être considéré comme un parti comme les autres. Aujourd’hui, plus des deux tiers des Français (69%) déclarent avoir une mauvaise opinion du Front national, une proportion nettement plus importante que pour n’importe quel autre parti français. Dans ce classement des mauvaises opinions, le Parti de gauche et le PCF sont deuxièmes avec respectivement 61% et 60% de mauvaises opinions. Ce qui distingue cependant surtout le FN par rapport aux autres formations politiques, c’est la proportion de répondants qui déclarent avoir une « très mauvaise opinion » de ce parti. Celle-ci s’établit à 44%, soit près d’un Français sur deux, alors que pour tous les autres principaux partis, elle s’avère deux fois moins importante, n’atteignant que 21% au maximum (pour le Parti de gauche).

image partis politiques

Ces résultats placent le FN à part et interdisent tout diagnostic de « dédiabolisation ». Les perceptions liées à ce parti restent extrêmement négatives chez une large part de la population, une proportion d’ailleurs sans commune mesure avec celle qui rejette clairement l’extrême-gauche (si seuls 13% des Français ont une bonne opinion du NPA, ils ne sont également que 17% à en avoir une « très mauvaise opinion »).

Par ailleurs, 50% des Français considèrent toujours que le Front national représente « un danger pour la démocratie en France » et seuls 35% pensent que « c’est un parti qui la capacité de participer à un gouvernement », tandis que 54% estiment, à l’inverse, que « c’est seulement un parti qui a vocation à rassembler les votes d’opposition ». Enfin, 74% des Français perçoivent encore le Front national comme un parti d’extrême-droite et seulement 24% le qualifient de parti « de droite classique ».

Un parti dont l’image s’améliore ces dernières années

Ce constat posé, il demeure que l’image du Front national s’est nettement améliorée ces dernières années. La proportion de Français déclarant avoir une « bonne opinion » du Front national a très fortement augmenté à partir de 2011, l’année où Marine Le Pen a remplacé son père à la tête du parti. Cette proportion est aujourd’hui à l’un de ses niveaux les plus élevés (plus de 10 points supérieure à celle qui prévalait entre 2002 et 2011), et surtout se maintient dans la durée, alors que les précédents records étaient des pics correspondants généralement aux élections présidentielle (1995 plus particulièrement, mais également 2002, 2007 et 1988, cf. graphique ci-dessous). A l’élection présidentielle de 2012, pour la première candidature de la fille, le Front national a réalisé son meilleur score historique. Le lien entre l’image du parti et ses résultats électoraux n’est pas une corrélation parfaite, mais il ne semble pas illégitime de penser que l’amélioration de l’image du FN pourrait conduire à une nouvelle progression de son score, une perspective que dessine les résultats aux élections intermédiaires. D’autant plus que sa capacité à gouverner, bien qu’elle ne soit reconnue que par une minorité de Français, progresse nettement (35%, +10 points par rapport à 2011).

Evolution image FN

La nouvelle présidente du Front national et l’image plus policée qu’elle renvoie est un élément indéniable de l’amélioration de la perception de son parti dans l’opinion publique. Cependant, Marine Le Pen reste également un repoussoir pour une majorité des Français. Seuls 33% déclarent en avoir une bonne opinion, et parmi les 66% de Français qui déclarent en avoir une mauvaise opinion, 43% en ont même une « très mauvaise », un score que personne n’égale dans le baromètre de l’Ifop qui comprend 50 personnalités politiques. 77% des Français pensent que Marine Le Pen est d’extrême-droite et 60% qu’elle est raciste. Son image est plus positive que celle de son père, que 83% des Français jugent raciste et 85% extrémiste, mais la nouvelle présidente du Front national est également ancrée à l’extrême-droite pour une majorité de l’opinion.

Le programme du Front national constitue également un repoussoir important. Alors même qu’on observe une tendance au renforcement du rejet de l’autre depuis le début de la crise économique et financière, quoiqu’en léger reflux ces derniers mois, les deux propositions phares du Front national conservent un pouvoir de séduction limité. D’abord, la préférence nationale, dont l’attrait progresse peu : 24% des Français estiment que l’ « on doit donner la priorité à un Français sur un immigré en situation régulière en matière d’emploi », une proportion identique à celle enregistré en 2002 (23%) et très loin des 45% obtenus sur cet item en septembre 1991. Ensuite, sur la sortie de la zone euro, qui est également une proposition qui ne séduit toujours qu’une nette minorité de Français (29%), et qui ne fait même pas consensus au sein des sympathisants frontistes eux-mêmes.

Plus globalement, 29% des Français se déclarent en accord avec les idées du FN (4% avec la quasi-totalité et 25% avec une majorité). La porosité avec l’électorat de l’UMP reste ainsi limitée. Si des points de convergence existent, notamment sur le sujet de l’immigration (90% des sympathisants de l’UMP sont favorables à ce que le nombre annuel d’immigrés soit réduit à 10 000, comme 98% de ceux du FN), seuls 28% des sympathisants de l’UMP se déclarent d’accord avec une majorité des idées du Front national (dont 2% avec la quasi-totalité et 26% une majorité). Certes, la proximité des sympathisants de l’UMP avec le FN est nettement plus forte que celle des sympathisants de gauche (seuls 5% des sympathisants du PS se disent en accord avec une majorité des idées du Front national et 7% de ceux du Front de gauche), mais des points de différenciation forts demeurent entre les deux électorats de droite, notamment sur le plan économique. Alors que 63% des sympathisants du FN souhaitent que la France abandonne l’euro, seuls 15% des sympathisants de l’UMP y sont favorables. Par ailleurs, les sympathisants de l’UMP restent nettement plus libéraux alors que ceux du Front national manifestent de vraies attentes sociales : 84% de ces derniers réclament le retour de la retraite à 60 ans (contre 49% des sympathisants de l’UMP) et seuls 29% se montrent favorables à la suppression de l’ISF (contre 54% des sympathisants de l’UMP). En outre, les sympathisants frontistes sont divisés sur la suppression des 35 heures (51% y sont favorables et 49% opposés), alors que les sympathisants de l’UMP y sont très majoritairement favorables (à 78%).

D’aucuns objecteront que ces questions de programme ne sont que secondaires et que le vote pour le FN est un vote de protestation, c’est-à-dire un vote sans réelle adhésion vis-à-vis des idées frontistes et qui ne serait qu’un moyen d’envoyer un signal aux principaux partis pour signifier un fort mécontentement. Le questionnement autour de la nature du vote pour le Front national pour savoir s’il est « de protestation » ou « d’adhésion » reste vif, mais l’étude menée par Ipsos lors des dernières élections départementales montre que les personnes ayant déposé un bulletin Front national dans l’urne sans adhérer a minima à ses idées restent peu nombreuses. Bien que 46% des électeurs frontistes à ces élections déclarent voter pour le FN « avant tout pour manifester leur mécontentement » (contre 54% « avant tout pour manifester leur soutien aux idées du Front national »), 67% de ces électeurs se réclamant d’un vote de mécontentement disent tout de même adhérer à la majorité ou à la quasi-totalité des idées du FN. En somme, seuls 15% des électeurs frontistes aux élections départementales auraient voté seulement par protestation, sans adhérer majoritairement aux idées du Front national, 85% partageant les positions du parti de Marine Le Pen.

Toujours vivement rejeté par une large partie des Français et donc loin d’une normalisation, le Front national possède néanmoins une forte capacité de séduction, qui s’est traduite de manière éclatante lors des dernières élections. Parti disposant de la plus mauvaise image, le Front national est aussi celui qui recueille aujourd’hui le plus de « très bonnes opinions », ravissant sur ce point la première place au PS qui l’occupait en 2012. Bien que le chiffre reste tout à fait modeste (5% de « très bonnes opinions »), il témoigne sans doute d’un noyau électoral motivé qui fait actuellement défaut aux autres principaux partis, ce que prouve par ailleurs la forte mobilisation des électeurs frontistes lors des derniers rendez-vous électoraux.


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