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"L'esthétique, c'est l'éthique de l'avenir" (Gorki). Marxisme et transcendance

Par Roger Garaudy A Contre-Nuit

Le marxiste (encore athée) Garaudy et la transcendance:
Le projet de l'homme total, c'est-à-dire le projet
d'une société complètement intériorisée, d'un
individu complètement désaliéné (portant consciemment
en soi la société sous forme de culture
et de sentiment de sa responsabilité) est-il aussi
une utopie ?
Revenons-nous, par cet humanisme, à un socialisme
moral ?
L/homme total peut-il être valeur suprême et
fin ultime sans être idéal transcendant?
Ou alors peut-il exister une forme non aliénée
de la transcendance ?
Toute morale, jusqu'ici, a été une aliénation
car elle reposait sur la dualité de l'être et de l'idéal.
Un autre dualisme est-il possible ?
Il y a le dualisme aliéné de la transcendance, et
le dualisme pour lequel le transcendant c'est le
moment tragique du développement immanent.
Dans cette deuxième perspective la transcendance
n'est pas rupture mais approfondissement, ou plus
exactement un dépassement dialectique.
Le problème c'est de penser le transcendant
autrement que sous la catégorie d'extériorité, sans
quoi la transcendance n'est qu'un autre nom de
l'aliénation et le nom d'un tel Dieu est celui d'une
idole.
Est-ce à dire qu'une conception non aliénée de la
transcendance ne puisse être qu'une conception
négative? L'expérience d'une insuffisance, d'une
tension.
Sans doute la négation est-elle la première image,
le premier « analogon » d'une telle transcendance.
L'exigence qui préside à tout développement
de la science, l'exigence de totalité systématique
et d'intelligibilité totale, est et demeure toujours
un postulat qu'aucune expérience ne vérifie mais
qui est la condition même de toute expérience.
L'exigence qui préside à tout développement
de la morale, l'exigence de l'homme total est du
même ordre, car, aux athées que nous sommes,
rien n'est jamais promis. Personne ne nous attend.
La transcendance est-elle donc toujours et nécessairement
l'expérience d'une absence et non d'une
présence ? Sans doute devons-nous résister toujours
à la tentation mystique et mystificatrice de
transformer une exigence en une présence mais le
mouvement même qui nous porte, en chaque
moment, à créer dans l'angoisse et le risque une
réalité plus haute, nous pouvons en prendre conscience
comme de notre réalité la plus profonde, la
réalité constituante de l'homme créateur.
Cette réalité s'identifie, nous l'avons vu déjà,
avec la présence en nous des autres, de la totalité
des autres, présence qui ne peut être vécue comme
une expérience de l'extériorité : autrui et moi-même
ne font pas nombre. Cette altérité n'est pas extériorité
car il peut m'arriver de prendre pour règle
de ma propre décision cette volonté qui s'était
d'abord opposée à moi.
La tension entre moi et l'autre, entre le fini et
l'infini, c'est-à-dire entre le moi et la totalité des
autres, rend possible l'implication réciproque de
la transcendance et de l'immanence. Déjà, pour
Fichte, le moi fini n'était un absolu que parce qu'il
comprenait en lui, dans son activité, cette position
du fini et de l'infini que le dogmatisme spinoziste
projetait hors de lui dans l'être.
Il nous est donc possible de définir la transcendance
en évacuant tout ce qui en elle n'a de sens
qu'en fonction d'une conception du monde périmée.
Explorer la dimension de la transcendance,
conçue non comme un attribut de Dieu mais comme
une dimension de l'homme, ce n'est pas partir de
quelque chose qui existe dans notre monde pour
tenter vainement de prouver l'existence de ce qui
n'existerait que dans un autre monde, c'est simplement
explorer toutes les dimensions de la réalité
humaine.
Quand j'aime un être humain, je fais un pari qui
va au-delà de tous ses actes. L’image la plus proche
de cette transcendance est donc peut-être celle de
l'amour, de l'amour strictement humain, par lequel
nous apprenons à percevoir ou plutôt à postuler,
dans l'être aimé, une qualité sans commune mesure
avec le contenu de ses actes.
Dans une page saisissante sur saint Jean de la
Croix, Aragon, dans le Fou d'Elsa, nous donne
une approximation poétique du pari pascalien qui,
au niveau strictement humain de l'amour, définit
la transcendance.
La rencontre avec le transcendant, on plutôt le
surgissement de la transcendance, n'est pas une
expérience privilégiée et n'a rien de théologique
ou de religieux; ce n'est pas une interruption de
l'ordre naturel par une intervention surnaturelle,
c'est l'expérience la plus quotidienne, l'expérience
spécifiquement humaine : celle de la création.
La transcendance est une dimension de la vie
commune. Elle est attestée par la possibilité
constante de choisir de vivre et de mourir pour les
autres. Ce choix conscient, volontaire, et libre, nous
définit comme homme en rupture avec l'animalité
et avec l'aliénation.
Par cet arrachement à la nature et au donné, qui
commence avec le travail et atteint son affirmation
la plus haute lorsque la mort devient non plus
seulement la revanche de l'espèce sur l'individu
mais un don d'amour de l'individu au tout de l'humanité,
un transcendantal et des valeurs sont
toujours en train de naître.
Cette conception nous permet, en prenant pour
point de départ du criticisme moral non pas un
cogito solitaire mais la pratique, c'est-à-dire en
prenant conscience que l'homme commence avec
le travail, que ce travail est toujours social, que le
travail, comme dépassement du donné, constitue
la première catégorie de l'éthique, que la conscience
de soi est subordonnée à la communication avec
les autres, cette conception permet de nous affranchir
de l'individualisme tout en respectant l'autonomie
de la conscience.
Elle nous aide à comprendre que l'homme est
créateur, son propre créateur, et nous donne les
moyens de surmonter l'aliénation, qui est le
contraire de la création, de la surmonter pour tous,
c'est-â-dire de fonder, non pas seulement dans sa
justification théorique mais dans sa réalisation
pratique, une morale indivisiblement sociale et personnelle,
dont la fin ultime crée les conditions qui
rendront possible à chaque homme de devenir
 effectivement un homme, c'est-à-dire un créateur.
C'est dans ce sens que Maxime Gorki définissait
admirablement notre conception, en disant que,
pour les communistes, l'esthétique c'est l'éthique
de l'avenir.
MARXISME
DU XXeSIÈCLE
PAR
Roger GARAUDY
Collection 1018
UNION GÉNÉRALE D'ÉDITIONS
1967 (le livre a été édité pour la 1ère fois à La Palatine en 1966)
Pages 143 à 147

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